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Du secret 1 : constantes et bouleversements

Considérons le secret comme une information que son détenteur rend délibérément inaccessible (son contenu) , ce qui instaure un rapport particulier et souvent dramatique entre détenteurs et non-initiés (la relation). L’essence du secret, à croire l’étymologie (secernere, tamiser, séparer) est d’exclure. Cela ne se fait pas sans travail ni résistance, sans peine ni opposition. Qui possède un secret a un adversaire, fut-il virtuel, celui qui menace le secret, surtout s'il en connaît l’existence et le prix. Cet adversaire pourrait être imaginaire, ce pourrait aussi être le détenteur du secret lui même habité par la tentation d'avouer le secret ou qui l'occulte parfois à sa propre conscience. Du moins à croire la psychanalyse qui nous répète que nos secrets nous menacent et que nous les menaçons.
Ce point de vue implique que le secret soit une des formes, des causes et des moyens du conflit, parfois aussi une façon de l’éviter. Le secret ainsi envisagé devient donc justiciable d’une approche polémologique (comment se produit le conflit), stratégique (comment les acteurs emploient force et intelligence à défendre et attaquer le secret) d’une histoire des techniques (avec quels moyens) et d’une médiologie, puisqu’il est ici question de ce que nous croyons et de la façon dont nous les transmettons ou pas.

Le secret est un facteur discriminant entre ceux qui le possèdent et ceux qui en sont exclus et une composante du pouvoir que ce soit par l’imprévisibilité de l'action qu’il permet ou par le prestige qu’il confère ; il pourrait bien faire partie des universaux anthropologiques. Il faudrait alors le ranger parmi les « propres de l’homme », comme la technique, le langage, l’organisation politique, phénomènes auxquels il est toujours lié. et bien sûr, le mensonge.
Tous les hommes ont des secrets et il nous semble qu’aucun animal n’en a. Certes, avec son corps, il peut réaliser des ruses et des feintes, du camouflage et du mimétisme, cacher ce qu’il veut protéger, s’abstenir d’émettre des signaux, faire le mort, il peut en quelque sort « être » secret. Mais, pas plus qu’il ne peut exprimer une information imaginaire, il ne peut conserver ou dissimuler un énoncé à son congénère x et non à y. Avoir un secret, c’est-à-dire pouvoir le conserver, le refuser à tel, mais le livrer à tel autre, le partager ou le négocier, tout cela, paraît présupposer langage et culture.
Le secret serait une dimension universelle de la vie sociale, à suivre, par exemple, Simmel qui présuppose dans des conditions comparables une "dose de secret" plus ou moins constante, rançon de la confiance indispensables dans toute société humaine.
Si le secret est secret pour quelqu'un et contre quelqu'un, il peut cesser de l'être demain. Il présuppose la menace, celle qu'il occulte, celle qui en maintient parfois la pérennité, mais ausis celle qu'il subit lui-même : le risque de la révélation qui pourra le détruire. Une vie sans secrets, ce ne serait pas seulement la fameuse dictature de la transparence rituellement évoquée chaque fois qu'un média pénètre trop avant dans l'intimité d'un homme politique ou chaque fois que notre vie privée est mise en péril par la surveillance technologique, mais ce serait aussi un monde d'où seraient exclus la confiance devenue inutile, la séduction, et sans doute le don et l'alliance. Une vie vouée toute entière au secret ou plongée dans un monde où rien n'est certain ni fiable serait une vie de souffrance et sans doute de folie.

Du fait que l'on puisse "l'avoir" (le connaître ou pas) ou "en être" (être initié), le secret requiert une protection souvent sophistiquée qui suscite parfois une lutte de l'épée et du bouclier se perfectionnant sans cesse.
Pour les initiés, il crée du pouvoir, de la sécurité, du lien, de la solidarité, des obligations, éventuellement du prestige (autorité,domination symbolique...) et une valeur (au moins symbolique) résulte nécessairement de sa possession et de sa dépossession (il se vend, parfois il se donne en échange d'une espérance ou comme preuve de confiance, souvent, il se conquiert (ou se "viole") ce qui a un coût. Sa valeur est souvent défensive : il protège de risques et confère un avantage par rapport à un éventuel adversaire ou concurrent, a minima, l'avantage de la surprise).
Pour les exclus, le secret implique de la crainte liée à une menace, éventuellement de la révérence, du désir.
Dans tous les cas, le fait d'être occulte et de ne pouvoir être acquise qu'à certaines conditions ou moyennant certains efforts, transforme l'efficace de l'information occultée (son pouvoir de produire des effets dans la réalité). Ceci est encore plus vrai si l'information ne question est vide, notoire (secret de Polichinelle) ou, à fortiori, fausse et artificiellement rendue désirable par l'illusion qu'elle constitue une révélation arrachée à grand peine. La vérité du contenu peut parfois être indifférente, mais pas le statut.

Le secret est aussi un médium en ce sens qu'il sert à transmettre donc à faire durer et circuler (mais seulement entre quelques uns) ce qui, autrement, se disperserait et perdrait avec le temps son sens et sa valeur (c'est peut-être le sort de tout secret au d'être un jour perdu avec le temps et si cette thèse est fausse, nous ne le saurons par définition jamais)

Pour le dire autrement, le secret est à la fois un enjeu entre des acteurs l'avoir ou pas), une arme ou au moins un outil entre les mains de certains (le conserver ou le perdre) et un objectif qui mobilise des énergies (le désirer, le transmettre, le préserver).


Pour le conserver, il faut de la force (menace, omerta, interdit légal entraînant sanction..), de la croyance (des serments, des gens qui se persuadent de la valeur symbolique du silence et maintiennent le secret à grand peine), mais aussi des techniques allant de l'art de fabriquer des coffres ou murailles bien solides jusqu'aux moyens numériques les plus sophistiqués de coder, décoder, authentifier, transférer, tracer, protéger un accès à distance, etc.
à suivre

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