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Complot dans le complot
Après l'inculpation de Nicolas Sarkozy et sa contre-attaque sur les plateaux de TF1, on a vu fleurir les articles démontrant que l'ancien chef de l'État, comme Berlusconi, recourait à la théorie du complot. Et de pointer des inexactitudes dans ses déclarations : 1 la juge du syndicat de la magistrature n'a pas écrit, mais cosigné une tribune contre lui, 2 d'autres mis en examen sont traités de la même façon, 3 si Cahuzac n'a pas fait de garde à vue, c'est parce qu'il a reconnu sa faute, même si c'était contraint et forcé, 4 etc.
De fait, comme Berlusconi, Sarkozy a aligné les coïncidences suspectes et les "ne trouvez vous pas bizarre que..." pour démontrer l'action de forces qui chercheraient à lui nuire. Et, sans prononcer le mot de complot, il a, comme l'avaient fait en leur temps Cahuzac et les partisans de DSK, suggéré que toutes les prétendues preuves étaient fabriquées par des puissants qui voulaient lui nuire.
Sur le fond, le respect du à la présomption d'innocence interdit de dire que Nicolas Sarkozy ne doit pas être blanc bleu dans toutes ces affaires et le respect de la justice prohibe de penser que des juges aux convictions très affirmées rêvent la nuit de "se faire Sarko" ou qu'ils mettent le moins du monde au courant leur hiérarchie et donc que le gouvernement et l'Élysée en sachent plus que le lecteur du Monde. Pour le dire autrement les deux thèses sont invérifiables à ce stade : la thèse de la machination de Sarkozy pour corrompre un magistrat parce que l'affaire n'est pas jugée, la thèse de la machination des juges de gauche et de leurs protecteurs politiques, parce que ces gens là ne se réunissent pas dans une cave en laissant un verbatim de leurs débats. Prédisons le d'une troisième façon : tous les gens qui pensent simultanément que les preuves contre l'ancien président sont troublantes et que l'on met contre lui des moyens et un acharnement que l'on ne mettrait pas contre n'importe quel lambda ne sont pas forcément shizophrènes.

Ce qui semble beaucoup plus révélateur dans cette affaire, c'est la façon dont le débat politique recourt de plus en plus souvent à cette notion de complot ou de théorie du complot comme argument ultime. Nous avons vu dans l'article précédent avec quelle facilité naissaient deux quasi théories du complot symétriques : celle selon laquelle les désordres provoqués par des supporters algériens les soirs de matchs étaient sinon inventés du moins instumentalisés avec des documents truqués par l'extrême-droite et celle selon laquelle les médias et la police avaient pour consigne de minorer ou de nier ces désordres bien réels.
Comme il y a eu quelques excellents livres à ce sujet, on sait à peu près en quoi consiste une théorie du complot : c'est avant tout un système d'interprétation qui recourt à l'action occulte et concertée d'un groupe puissant pour expliquer soit que a la réalité ne soit pas du tout ce que croit la plupart, soit que certaines choses se produisent "comme par hasard" mais contribuent en réalité à un plan secret.

Il y a théorie du complot lorsque l'on glisse d'un fait vraisemblable - un certain groupe X aurait tout intérêt à ce que se produise l'événement X et peut-être même que des membres du groupe font des projets sur la comète- à une conclusion implacable : le fait X s'est produit donc par l'action de A et tout ce qui se dit de contraire à ce sujet est enfumage et désinformation destinés à nous cacher cette terrible réalité.
Dans théorie du complot, il faut surtout retenir le terme de théorie : l'acteur trouve dans une interprétation intellectuelle généralement imperméable à la moindre critique (celle-ci ne peut être que la preuve supplémentaire qu'il y a complot) une explication de faits soit avérés soit imaginaires mais qui exclut à la fois la part du hasard dans les affaires humaines et la part des forces collectives.

Difficile de nier le succès de telles théories. Autrefois confinées aux cercles qui croyaient au complot judéo-maçonnique ou au débarquement secret des extra-terrestres, les explications conspirationnistes ont connu une extension énorme, notamment dans des milieux que l'on aurait autrefois qualifié de progressistes, et ceci surtout mais pas uniquement après le onze septembre. Il en circule de multiples explications dont certaines tiendraient au statut déclinant de l'autorité et d'autres aux outils de vérification et pseudo-vérification qui fleurissent sur les réseaux sociaux. Dès que se produit un événement qui marque l'opinion par son caractère tragique ou symbolique, il est facile de parier qu'apparaîtront sur la Toile des explications alternatives, renforcées de diatribes contre les médias complices. Mais qu'il y ait des gens pour croire que les Illuminati dirigent tout dans l'ombre ou que des milliers de journalistes, de responsables politiques, de policiers et autres nous dissimulent des crimes abominables n'implique pas que toute critique désignant un groupe responsable ressorte à la psychiatrie.

Avec un peu de laxisme sémantique, il est possible d'accuser de "théorie du complot" tous azimuts, avec tout le mépris de celui qui est indemne de cette débilité. Les médias reviennent régulièrement sur les progrès de la vision conspirationniste chez les jeunes et sur la façon dont ils la nourrissent sur la Toile. Mieux : dans un article paru en mai 2013, le Monde titrait "la moitié des Français croient aux théories du complot". En réalité 51% des sondés avaient déclaré être d'accord avec la phrase "ce n'est pas le gouvernement qui gouverne..car on ne sait pas en réalité qui tire les ficelles". Au-delà de la formulation un peu ridicule (tirer les ficelles), on peut quand même remarquer que la thèse selon laquelle l'autorité formelle du gouvernement pourrait refléter des rapports de force idéologiques, écononomiques qui lui échappent, le poids de lobbies et groupes de pression, voire que certaines minorités exercent un pouvoir plus que proportionnel à celui de leur bulletin de vote, cette idée là à quand même été soutenue par quelques uns des plus grands représentants des sciences humaines. Pour la petite histoire, notons que l'étude en question a été réalisée par "Counterpoint" membre des "Open Society Foundations" de George Soros. Notre remarque ne vise pas à accuser Soros de complot, mais simplement à souligner une contradiction : si vous faites partie d'un think tank ou d'une fondation qui poursuit des buts idéologiques (avoués en l'occurrence) n'est-ce pas que vous sous-entendez que votre travail va avoir une certaine influence et n'est-ce pas vouloir un tout petit peu "tirer les ficelles" derrière le pouvoir formel du gouvernement ?

Ceci est à mettre en parallèle avec le phénomène déjà invoqué dit de la métapropagande ("toutes les preuves accusant l'armée ou le gouvernement X sont fabriquées à base de photos réinterprétées ou de témoignages flasifiés ; donc si vous croyez qu'ils ont commis des crimes vous êtes un naïf victime de la propagande").
Démontrer que l'on a utilisé des arguments douteux en fait ou en logique (souvent parmi des dizaines d'autres) pour démontrer la vérité d'un fait ne prouve pas la fausseté de de fait, et moins encore la vérité adverse ou la vertu de l'autre camp.
L'accusation de «conspirationnisme» est en train de devenir une arme rhétorique qui dispense de tout débat de fond : puisque vous présentez un théorie de la causalité pointant vers la responsabilité de tel ou tel groupe, vous êtes dans le déni et le délire. Donc il suffit de dénoncer ou de qualifier une opinion pour ne pas avoir à discuter le bien-fondé de la critique. Qui, du coup, sort du champ politique quand elle ne tombe pas dans la catégorie infamante du populisme dont on sait qu'il "exploite les fantasmes et les peurs".
Bien entendu en écrivant cela, l'auteur sait qu'il s'expose à un reproche au troisième degré : en critiquant la critique de la critique, il révélerait sa propre paranoïa et ainsi de suite en un effet d'abyme...
Au jeu de "comploteur toi-même...", il n'y a pas de vainqueur, mais un seul perdant : la démarche rationnelle.


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