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Erdogan contre Twitter
L'affaire de l'interdiction de Twitter en Turquie révèle quelques uns des mécanismes politiques de la lutte sur Internet.



-D'abord un splendide "effet Barbara Streisand" enclenché par Erdogan. On se souvient que l'actrice, furieuse d'apprendre qu'une photo de sa propriété de Malibu était apparue sur la Toile en avait demandé le retrait. Cela avait produit un effet pervers immédiat : une affaire de photo montrant plus ou moins que la villa ne respectait pas les règlements était devenue une histoire passionnante de tentative de censure, avait mobilisé des milliers d'internautes et donné un vaste écho à un "scandale" qui n'avait rien de bouleversant initialement.



Ici, Erdogan vient de faire savoir quatre choses au monde entier :



- qu'il circule sur Twitter en turc des révélations sur la corruption de son gouvernement, corruption qui était certes connue, mais sur laquelle la presse internationale n'insistait pas trop, en vertu du principe qu'Erdogan était un modéré pro-occidental qui tenait à peu près son pays.



- que la Turquie s'est récemment dotée d'une législation répressive pour contrôler la Toile qui ferait pâlir d'envie bien des dictateurs, accessoirement, que le pouvoir peut obtenir une décision judiciaire de coupure de Twitter sur son territoire et possède les moyens technologiques de l'appliquer en bloquant l'accès chez les fournisseurs d'accès



- que le pays, y compris au sommet de l'État est divisé sur cette affaire



- que tout cela est profondément inutile puisque la presse publie plusieurs méthodes pour lutter contre l'interdiction d'accès à Twitter : les techniques de contournement se démocratisent et il suffit par exemple d'envoyer un SMS à une certaine adresse pour qu'il se retrouve publié sur la plate-forme de micro blogging.



Erdogan vient aussi d'illustrer le principe dit du "dilemme du dictateur" :



ou bien favoriser le développement économique de son pays qui suppose et entraîne un vaste accès de la population aux outils numériques mais comporte des risques politiques de de développement d'une cyberdissidence



ou bien contrôler Internet mais en payer le prix en termes d'Image et de développement.



Il semblerait donc que le régime turc n'ait appris aucune des leçons du printemps arabe. Notamment de la calamiteuse expérience de coupure d'Internet par Moubarak. En Égypte aussi, une tentative de coupure, notamment de Twitter, s'était soldée par un échec. Des outils étaient apparus qui permettaient sur simple appel téléphonique de transformer un message vocal en Tweet, tandis que des Égyptiens bricoleurs remettaient en place de vieux modems passant par les lignes téléphoniques pour continuer à s'exprimer sur Internet.



De façon générale, empêcher un contenu de circuler sur Internet est à peu près impossible tant il y a de points d'entrée et de passerelles entre les plates-formes et dispositifs. Hors de vos frontières, c'est voué à l'échec, même si vous êtes le président des États-Unis et que vous voulez voir disparaître les révélations de Wikileaks et celles de Snowden (en revanche vous pourrez faire beaucoup de mal à leurs auteurs après coup). À l'intérieur de vos frontières, vous pouvez bloquer certaines recherches, certains contenus, et certaines adresses (essayez, comme nous l'avons fait, d'accéder à Twitter de Pékin pour y poster un message, même fort innocent !) : cela suppose des technologies de contrôle, bien sûr, et une bonne mainmise sur les fournisseurs d'accès exerçant sur votre territoire. Plus une vraie volonté politique de vous doter d'infrastructures nationales et de participer à la "balkanisation du Web" qui s'ébauche sous nos yeux. Mais dans tous les cas vous n'empêcherez pas 100% de votre population de savoir. Soit parce qu'elle a accès à des médias étrangers, soit parce qu'elle fait l'effort d'utiliser des technologies d'anonymisation, de cryptologie, d'effacement de ses traces de navigation, à des vecteurs sécurisés etc. Mais ceci a un coût de compétence, de temps, d'argent et de risque que ne paie qu'une minorité.



Est-ce à dire qu'il faut reprendre l'antenne du printemps arabe : les technologies numériques son intrinsèquement démocratiques ? Certainement pas, car les dictateurs aussi font des progrès, technologies et stratégiques et utilisent des méthodes d'infiltration ou de "submersion" (noyer le message adverse sous les siens et monopoliser l'attention des moteurs de recherche, par exemple). Nous venons simplement d'apprendre que les méthodes simples et brutales ne fonctionnent guère.


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