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Après Snowden
prochain observatoire géostratégique de l'information


Un après Snowden ? Comme il y a eu un après Solenitzyne, un moment X où personne ne peut plus dire qu'il ne sait pas ? Rétrospectivement, il se trouvera toujours des textes prémonitoires sur Echelon, sur la surveillance électronique planétaire ou sur la bigbrothérisation de nos sociétés, qui montreront nous n'aurions pas dû être si naïfs ou si passifs. Reste que, par son ampleur, sa technicité, la multiplicité de ses méthodes, les complicités étatiques ou économiques qu'elle supposait, mais aussi par sa monstrueuse complication et par la difficulté que nous avons à en concevoir la logique réelle, la surveillance exercée par la NSA (sans oublier les "cousins" du GCHQ britannique et quelques autres) a dépassé les craintes des plus paranoïaques.
Et révélé un paradoxe : l'État qui se vante d'incarner une société ouverte et un gouvernance/transparence épie secrètement nos secrets. Mais est incapable de conserver les siens : il suffit d'un sous-traitant de l'immense machine bureaucratique, saisi d'un scrupule, pour que tout se retrouve dans la presse. Dont les PowerPoint qui devaient apprendre aux surveillants à surveiller. Que vaut alors le secret d'État ?

Il faut parfois cacher au citoyen ce que font ses gouvernants au nom de sa sécurité, si l'État doit se protéger dans ses rapports avec d'autres acteurs souverains, dissimuler ses forces réelles et ses plans, occulter ses intentions. Il arrive aussi que le secret d'État serve à souder et gratifier une élite au pouvoir, susciter le respect ou l'incertitude des non initiés. Le secret est confié à certains comme rançon d'une autorité et se paie d'un devoir de silence (dans le cas où le système n'est pas assez délirant pour tuer ceux qui en savent trop).
Le secret d'État est menacé par un double péril : scrupule moral et nécessités bureaucratiques (plus il y a d'archives, plus les choses risquent de se savoir).


Plus un autre déterminant :la technologie de stockage et de diffusion.
Avant l'intention de la photographie, quiconque dérobait un secret soit emportait le document original et révélait par là que le secret était éventé, soit demandait à être cru sur parole.
Quand Daniel Ellsberg, un analyste de haut niveau, l'homme qui transmit les "papiers du Pentagone" au New York Times dans les années 70, il photocopia 7.000 feuilles de papier, ce qui suppose un certain nombre de nuits passées au bureau ou de précautions pour que personne ne s'étonne.
Quant le soldat Manning, qui n'aurait pas fait un espion du niveau de Sorge ou de Ciceron, a livré à Wikileaks des dizaines de milliers de câbles secrets, il lui a suffi d'une connexion. Mais il fallait aussi le relais du Guardian, du Spiegel, d'el Pais ...
Le lanceur d'alerte peut agir de l'extérieur : il constate une anomalie, enquête, comme le scientifique qu'il est parfois, ou à la manière d'un journaliste ou d'un plaideur obstiné. Mais nombre de coups de sifflet viennent de l'intérieu. Dans ce cas le lanceur porte témoignage de ce qu'il a vu voir, des fautes auxquelles il a particip.
Il évoque alors le dissident de l'Est qui refuse de participer au mensonge idéologique généralisé. Agissant contre un Mal caché, mais non pour imposer sa vision du Bien et son action peut le rendre populaire. Donc susciter des vocations.

L'autre péril de fuite qui menace une institution contemporaine tient à sa nature même d'administration. Elle conserve, transmet en internée, garde les traces, implique divers services et répartit selon des règles forcément complexes. Ceci suppose le stockage et la gestion d'une énorme quantité de documents numériques. D'où des vulnérabilités. Tels ces fameux clichés Powerpoint -mode d'emploi d'un système usine à gaz pour apprentis espions - et qui se retrouvent sur la Toile.

L'information protège de l'information, surtout appuyée sur la répression, mais pas éternellement. Tous les dispositifs de cryptologie, d'identification, de traçabilité, d'autorisation qui enferment les données confidentielles finissent par craquer soit face à une technologie supérieure (un logiciel espion qui a découvert le secret de la vulnérabilité) soit face à l'homme qui ne supporte plus la contradiction entre discours de légitimation et réalité.

Mais si la probabilité Ue le secret dÉtat fuite dans un temps relativement bref s'élève, comment penser les conséquences d'une affaire Buisson à la puissance de plusieurs millions ?
Le monde en est-il bouleversé ? Les États un peu complices un peu espionnés, les grandes sociétés du Net, un peu complaisantes un peu trompées, les institutions vouées à la gouvernance du Net dépassées, les citoyens beaucoup espionnés peu mobilisés...
Des gens dans le Maryland savent probablement
- où vous vous trouvez en ce moment,
- quelles sont vos orientations politiques et sexuelles
- et ils travaillent sur des logiciels qui pourront prédire comment vous allez voter ou passer vos vacances.
Qu'al lez-vous faire ?
Tandis que se développe une hypothèse complémentaire effarante - 1 ils savent tout, 2 nous savons qu'ils savent, 3 il ne se passe rien - nous peinons à mesurer les conséquences concrètes, juridiques ou financières, d'une surveillance qui perturbe les limites de la géopolitique, de l'économie, de criminalité et du délire futurologique.
Dans le nouveau numéro de l'Observatoire Géostratégique de l'information, qui sortira le 8 mars et sera téléchargeable sur le site de l'Iris, nous avons demandé à
F.Hartmann, R. Damien O.Kempf, N. Mazzucchi, L.Damilaville, N. Arpagian, J.Zimmermann et à moi-même d'imaginer comment interfèreront les développements de l'utopie "info dominante "et les réactions de ceux qui viennent de perdre leur innocence.

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