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Classement international des think tanks
Le dernier classement (portant sur l'année 2013) du Think Tanks and Civil Society Program de l'Université de Pensylvanie vient d'être mis en ligne. Il porte sur environ 6.800 think tanks du monde entier (182 pays dont il fait un palmarès portant sur diverses catégories, par régions, par spécialités (Défense et sécurité, économie, affaires internationales, transparence et gouvernance, santé, énergie, etc.). Nourri d'une très large consultation d'experts du monde entier environ 2000) sur de multiples critères, ce classement (le septième depuis 2006) a fini par s'imposer comme un sorte d'équivalent de celui de Shangaï pour les universités. On a le droit d'en discuter certains aspects (et nous-mêmes lui avions reproché l'année dernière de faire la part un peu belle à des organisations militantes plus proches des ONG que des think tanks au sens strict), mais cette liste a le mérite d'exister et de bénéficier d'un certain consensus.
Sous réserve de ses inévitables limites (mais qui parviendra un jour à se mettre pleinement d'accord sur qui sont les "véritables" think tanks), l'exercice est révélateur.
D'abord sur le plan quantitatif : un tiers des think tanks es comptabilisés en Amérique du Nord (les États-Unis restent imbattables avec 1984 institutions retenues, sans compter qu'il y en a bien davantage qui se réclament de ce titre, mais il faut aussi ajouter une quasi centaine de think tanks canadiens). L'Europe, avec ses 1818 think tanks reste logiquement en seconde position (la France, avec 177 institutions se situe derrière le Royaume Uni et l'Allemagne).
La prédominance occidentale n'existe plus guère : la Chine avec ses 426 think tanks ou l'Inde avec ses 268 le démontrent suffisamment. Les 1201 think tanks asiatiques sont tout sauf négligeables. D'autres régions vont donc entrer dans le jeu. L'Amérique latine (avec la remarquable présence de l'Argentine et ses 137 think tanks) est tout sauf négligeable, par exemple.

Faut-il en déduire que le développement des telles institutions est un phénomène mécanique lié au développement économique, à la globalisation, à la modernité, aux nouvelles technologies, à la complexité des problèmes planétaires, au besoin de gouvernance et autres lieux communs que l'on répète dans les assemblées internationales ? Ou, pour le dire de façon plus négative, l'émergence d'une hyperclasse d'experts internationaux partageant peu ou prou la même vision du monde, et, en tout cas, les même tribunes internationales Il va de soi que la réalité est plus nuancée.

Un des éléments les plus frappants de ce classement est la stabilité des "mamouths" anglo-saxons. La Brookings Institution créé en 1916, Chatham House (UK fondé en 1920), le Council on Foreign Relations, le Carnegie Endowment, le Woodrow Wilson International Centre for Scholars datent d'avant la seconde guerre mondiale et figurent tout en haut des classements. La Rand Corporation, CSIS (Center for Strategic International Studies fondé en 1962) et quelques autres qui raflent aussi les meilleures places ne sont pas non plus des perdreaux de l'année et leurs variations dans le palmarès ne sont pas très spectaculaires. Les valeurs "sûres" représentatives des élites anglo-saxonnes, avec un financement bien assuré, des relations anciennes avec les milieux dirigeants, une réputation bien établie et plusieurs générations de "Scholars" qui sont passés par là (éventuellement avant ou après un tour aux affaires dans une importante administration) font toujours la course en tête. Même si aux USA, 90% des think tanks ont été fondées après 1951 et même si la grande explosion des think tanks s'est produite dans à la décennie 1980 (le rythme ralentissant après 2000), les "traditionnels" ont donc une énorme rente de situation, sans doute méritée dans nombre de cas. La nouveauté se trouve bien sûr dans la montée en force de pays comme la Chine et l'Inde et dans l'extension du phénomène au monde non occidental en général.
Tout ceci doit être pondéré en tenant compte que le classement est dressé par des "spécialistes", chercheurs, journalistes spécialisés, décideurs qui ont sans doute tendance à voter pour des valeurs sûres ou qu'ils présument bien connues de tous. Les réputations se construisent dans la continuité.
Il pourrait bien aussi y avoir un déterminant sociologique de cette rente : des générations d'ambassadeurs, de hauts fonctionnaires, de professeurs d'Universités, de dirigeants de grandes sociétés et autres membres de élites ont fréquenté Chatham House à Londres ou Brookings à Washington D.C. que ce soit pour y prononcer des conférences, participer à des rencontres, voire pour y mener une partie de leur propre carrière, entre une chaire universitaire et un passage au pouvoir. On comprend que cela aide un peu et qu'un tel dispositif ne se monte pas en quelques mois.
Enfin, il n'est pas illogique que les think tanks prospèrent dans les pays où l'État (ou les grandes administrations nationales et locales, les agences, etc) leur passent volontiers commande, ce qui n'est pas exactement la tradition en France où l'on mobilise volontiers son club politique (fournisseur d'arguments et de programmes) pour conquérir le pouvoir et où l'on confie facilement des rapports et missions à de hauts fonctionnaires, mais où l'on hésite parfois à dépenser de l'argent public pour demander à de l'expertise privée qu'elle décision il faudrait prendre. Pour prendre un exemple radicalement ou caricaturale ment inverse, l'US Army sous-traite largement à la Rand sa production doctrinale et s'inspire de ses propositions en matière de révolution dans les affaires militaires ou de cyberguerre par exemple. Et ne parlons pas de l'époque où, comme dans le film de Kubrick, "Docteur Folamour", c'était la Rand qui produisait les principes et concepts de la dissuasions atomique, donc d'une certaine façon les règles d'emploi des armes qui auraient pu anéantir la planète.
Enfin, un des éléments de la réputation internationale des think tanks, outre la qualité du contenu qu'ils produisent et la densité du réseau qu'ils utilisent, est évidemment leur prédilection à agir internationalement, à se doter de filiales dans des pays étrangers ou auprès des institutions européennes, à entretenir des liens avec des organisations filles ou correspondantes. Quand ce n'est pas à faire de la catéchèse atlantiste, libérale, néo conservatrice ou autre en direction des élites d'un pays voire à y soutenir des révoltes "anti autoritaires" et des révolutions de couleur à la façon des institutions financées par Georges Sorros. Sans fantasmer sur de supposés complots idéologiques, il faut bien reconnaître que l'existence d'organisation de recherche et d'influence à la fois comme les think tanks repose aussi sur leur capacité d'exporter internationalement un certain style orienté vers la gouvernance, certaines catégories ou un certain "agenda" comme disent les anglo-saxons, bref d'agir aussi sur les façons de penser la réalité internationale.

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