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Révélations Snowden : la cascade continue
Retour sur les écoutes de l'Élysée

Après le portable piraté de Merkel et les écoutes présumées de 35 chefs d'État, les révélations continuent, de sources diverses et concordantes. On savait déjà que notre pays faisait l'objet d'attentions particulières de la NSA (Orange et Alcatel-Lucent), on revient maintenant sur l'affaire déjà un peu ancienne du piratage de l'Intranet de l'Elysée. Un nouveau document fourni par Snowden éclaire vu du point de vue américain une affaire que nous connaissions vue du point de vue français.



En novembre 2012 (donc avant que quiconque ait entendu parler de Snowden), l'Express avait fait sa couverture sur une enquête concluant que l'Élysée aurait été piraté par des services US.



Entre les deux tours de l'élection présidentiellle, plusieurs conseillers de l'Élysée auraient été piégés par "hameçonnage" :  un faux messages d'alerte les aurait renvoyés vers un faux site imitant celui de la Présidence, pour leur faire utiliser leur loggin et leur code. Cette offensive aurait permis d'introduire un logiciel espion très sophistiqué dans le système d'information de l'Élysée. Ledit logiciel destiné à prélever des informations confidentielles à long terme fut tardivement découvert et désintallé par les spécialistes de l'ANSSI. Sa sophistication même semblait désigner son origine américaine. Il s'agit classiquement d'un problème d'attribution : impossible de savoir qui vous attaque autrement qu'en présumant sur ses capacités, son modus operandi, l'occasion ou son motif de mener une telle attaque, de pur espionnage en l'occurrence.



Les documents Snowden,  une note interne de la NSA, reflète la version fournie à des envoyés français venus enquêter sur cette affaire outre-Atlantique . On peut la résumer ainsi : ce n'est pas nous (ou : répondez leur que ce n'est pas nous), ce n'est aucun de nos alliés anglo-saxons les plus proches, nous n'avons pas posé la question à Israël qui en aurait les capacités. De là à en déduire que c'est nécessairement le Mossad ou que cette fiche reflète la vérité vraie...



Mais cela n'a plus guère d'importance dans le maëlstrom des révélations. À ce stade, sauf à être victimes de la plus grande désinformation de tous les temps, il est difficile de douter
1) que les États-Unis prélèvent des milliards de données (milliards n'est pas une figure de style) et de métadonnées de citoyens lamba dans l'espoir de découvrir par cette "pêche au chalut" des pistes intéressantes qu'il s'agisse de réseaux activistes ou de mouvements sociaux ou économiques et
2) qu'ils font de l'espionnage très ciblé sur le contenu de ce que se racontent les puissants de ce monde.
En ce sens, il est assez démagogique de dire, comme notre président, que l'écoute des dirigeants n'est qu'un cas comparable à celui des citoyens et que l'important est le viol de la vie privée de tout un chacun. Rassembler des données sur des mouvements sociaux ou sociétaux et espionner un diplomate dans une négociation internationale, ou faire de l'espionnage économique, ce n'est ni le même processus ni la même finalité. Et cela n'a pas les mêmes conséquences.



Donc on nous espionne. Que faire ? deux délégations, une allemande, une autre du Parlement européen vont se rendre aux États-Unis pour demander des explications (tiens, au fait, les Européens n'avaient-ils pas déjà "demandé des explications" au moment de la révélation de l'affaire Échelon, il y a plus de dix ans ?). Et François Hollande parle de renégocier un code de bonne conduite : c'est logique, si vous découvrez que votre voisin lit votre courrier, vous négociez un code de bonne conduite avec lui. Même si les Allemands sont beaucoup plus en pointe que nous sur cette affaire, il est permis de douter que nous ayons vraiment la volonté d'exercer une forme quelconque de rétorsion sur Washington et que nos partenaires européens (dont certains participent au processus comme le Royaume-Uni qui prélève de l'information "upstream" sur les câbles sous-marins pour les cousins d'Amérique) nous y incitent beaucoup.



La véritable sanction pourrrait venir d'ailleurs. Après l'antiaméricanisme de masse déclenché par la présidence G.W. Bush, Obama avait incarné - presque au sens où un acteur incarne un rôle - le triomphant. Il déclenchait, surtout hors frontière, une vague d'admiration aux limites de l'hystérie. On se souvient, par exemple, d'Obama recevant le prix Nobel de la paix au moment où il envoyait des dizaines de milliers de soldats en Aghanistan (dans le cadre d'une doctrine militaire de "surge" et contre-insurrection, qui n'est pas exactement un exemple de progressisme). La stratégie des assassinats ciblés par drone ou la méthode d'espionnage généralisé ont produit un effet ravageur, et sans doute davantage hors d'Europe. L'Amérique dont l'image était largement fondée sur l'imaginaire de la société de l'information et du paradis numérique est sans doute victime de sa foi inébranlable en l'efficacité de la technologie, qu'il s'agisse de tuer ou de surveiller. Le pire ennemi du softpower, c'est le software.



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