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Espionnage entre alliés
Les révélations de Snowden sur l'espionnage de la France par la NSA

Les dernières révélations sur les  activités de la NSA (notamment en France relayées par le Monde  confirment  plusieurs choses.

1 D'abord que Snowden, le "whistleblower", relayé par David Greenwald  vers le monde des médias "classiques" comme le Guardian ou le Monde, est toujours en mesure de fournir de nouveaux éléments : le trésor est inépuisable. Le plus incroyable  de cette affaire est  qu'un seul homme ait pu s'emparer d'autant de données protégées et battre à son propre jeu l'agence la plus secrète du monde (No Such Agency ou Nevers Say Anything font partie de ses surnoms les plus aimables), une agence dont la fonction est précisément de tout savoir et de tout anticiper. Elle incarne le vieux fantasme de la "Total Information Awareness", y compris au détrient de ses alliés. La fragilité du système est à la mesure de son ambition illimitée : faire de la planète un "lieu sûr pour les USA" en décelant la moindre ébauche de projet hostile (et probablement en connaissant le moindre projet d'un concurrent économique, fût-il un allié politique). Mais si vous espionnez des millions de gens, il vous faut des employés et des archives en conséquence et c'est là que se trouvera le maillon faible, celui qui provoquera la fuite.

2 La continuité de ce  projet géopolitique d'"infodominance" mené par les différentes administrations de Washington, démocrates et républicains confondus. Ce projet révélé par l'affaire Échelon dans les années 90 remonte encore en amont  au pacte dit "UKUSA" unissant juste après-guerre des pays anglo-saxons (Usa, Royaume-Uni, mais aussi Canada, Australie, Nouvelle Zélande) pour fonder  un réseau global d'écoute et interception. L'idée de tout savoir pour prévenir tous les dangers (successivement ou simultanément : le communisme, la prolifération, l'islamisme, l'espionnage des autres, les cyberattaques, demain, qui sait, le populisme ou les responsables du désordre climatique..) reflète une mentalité  constante et  imperméable aux leçons du réel. Prétendre, par exemple, que la NSA (10 milliards de dollars de budget) et toute cette énorme infrastructure se justifient par la prévention des attentats jihadistes est prendre son interlocuteur pour un niais.

3 Le système fonctionne par empilement de capacités technologiques mais aussi par synergie des rapports de force politiques (pressions sur des alliés ou de grandes sociétés du Net et des  qui fournissent les données qui transitent par elles). La Nsa agit à tous les niveaux Prélever l'information sur des câbles, probablement sur des routeurs, faire poser des sondes et des micros pour la couche physique. Obtenir des données des opérateurs de télécom,  fournisseurs d'accès et  grands du Net, leur faire introduire des sondes ou "portes de derrière" dans leurs systèmes de protection traiter et surtout rapprocher des contenus de messages, des données de connexion, des éléments d'identification ou des recherches (données souvent fournies par les utilisateurs eux-mêmes) dans la couche dite logicielle de l'Internet. Et enfin dans la couche sémantique, travailler sur le sens de milliards de communication, déterminer et surveiller des unités linguistiques ayant une certaine signification. Voir ce que nous avons écrit sur Prism, Tempora, XKeyscore et compagnie. De l'amont à l'aval, de la tuyauterie aux bits électroniques échangés entre deux internautes tout concourt à faire remonter les éléments épars vers les dispositifs de classement, localisation, rapprochement, prédiction...
Nous ne sommes plus dans une logique policière ou d'espionnage classique, celle où a) on repère un individu susceptible de détenir des connaissances que l'on veut dérober ou de faire des révélations sur une affaire précise et où b) on l'écoute pour découvrir ce qu'il sait ou pour recueillir la preuve de son forfait.
Il s'agit en réalité d'une gigantesque machine paranoïaque sensées tout déceler pour tout croiser. Sa force est moins d'intercepter les messages de certains que de s'assurer des données et métadonnées de tous. Elle le fait et par leur lieu de transist physique ("upstream à parti des infrastrcutures physiques) et par par accès dans les ordinateurs des sociétés, sans oublier le redoutable binôme surveillance téléphonique plus surveillance des navigations et correspondances sur Internet  ; et tout cela afin de tracer des graphes sociaux (qui est en rapport avec qui) graphes qui, traités par les logiciels ad hoc, deviendraient des outils de prédiction de tous les comportements. Dont bien entendu une importante part d'espionnage économique des alliés.
Ce que cela produit "au final", comprenez  dans le cerveau d'un décideur susceptible de prendre la décision est une autre affaire.

4 La question du quantitatif est déterminante. Quand on apprend que sur la durée d'un mois, le système dit "boundless informant" qui visualise les données recueillies montre a collecté en un mois 97 milliards de données dont 14 milliards  sur l'Iran et à peine moins sur le Pakistan par exemple, la question naïve "mais que font-ils de tant d'information ?" prend une tout autre dimension.. Nous parlons de Big Data et pas d'une situation où Monsieur X peut craindre qu'un type n'inscrive sur une fiche dans un tiroir des détails sur ses frasques sexuelles ou sa fraude fiscale. Et si l'on tient compte que nous stockons aussi des milliards de données dans le cloud, c'est-à-dire dans des fermes de données physiquement situées aux États-Unis, la question de l'échelle se révèle dans toute son absurdité inquiétante.

5 Et la France dans tout cela ? Le dernier article publié dans le Monde nous a certes apporté quelques précisions, comme par exemple le fait que la NSA s'intéressait aux adresses en @wanadoo.fr ou @alcaltel-lucent.com Or ni les premiers abonnés de ce qui est devenu Orange, ni les employés de la grande firme spécialisée dans l'équipement des réseaux de transport numérique ne sont réputés  pour la formation de jihadistes. Certes,  notre pays n'inervient dans les statiques que pour des chiffres modestes : on est presque vexé d'apprende que pour un mois record  nous alliés ne nous dérobent que quelques dizaines de millions de données téléphoniques ou Interenet. Par ailleurs, on peut présumer que nos dirigeants étaient au courant d'affaires pas si anciennes  (sans remontent au  Échelon, rappelons les révéléatons de l'Express en 2012 sur la pénétration de l'itranet de l'Élysée par les services américains). Les premières révélations de Snowden sur Prism, Tempora, le système Boundless Informant, Xkey score laissaient penser que nos citoyens qui utilisent aussi Apple, Yahoo ou Skype,  visisent des sites ou correspondent avec des mails étrangers. Il y a quelques temps, au début de l'affaire Snowden, le président Hollande avait dit que dit tout cela était vrai ce serait "intolérable". Quelques semaines plus tard dans l'affaire de Syrie, il se montrait d'une servilité atlantiste à faire honte à Tony Blair. 
Que faut-ils alors penser des indignations de Laurent Fabiux convoquant l'ambassadeur des États-Unis et se préparant à en parler les yeux dans les yeux à son ami Kerry ? D'abord qu'elle tombe fort bien au moment où l'aile gauche du gouvernement a assez de sujets de mécontentements pour ne pas se refuser un petit quart d'heure d'indignation antiaméricaine.  Mais une fois roulé des yeux et exigé des explications, que restera-t-il ?
Nous serions fort étonnés que cela produise le moindre changement durable dans la relation franco-américaine. Laissons passez la (très relative) tempête médiatique et tout continuera comme d'habitude.


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