huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Page Facebook de soutien au bijoutier
Les surprises d'une mobilisation

En quelques heures, l'affaire de la page Facebook de soutien au bijoutier de Nice est devenue un étonnant symptôme du rôle des médias sociaux en France. Au moment où ce texte paraîtra, il y a aura sans doute plus d'un million six ou un million sept cent mille internautes qui auront "liké" ladite page, et des milliers de gens qui auront émis un commentaire enflammé en ligne sur ce qui aurait dû rester un banal fait divers. Sans rentrer dans le débat de fond (y a-t-il légitime défense ? pour/contre..., qui est responsable en dernier ressort, la mentalité sécuritaire ou la légitime exaspération des citoyens ? etc.), tentons d'indiquer cinq leçons provisoires de cette affaire.



1 Les faits divers ne font pas "diversion" comme le croyait Bourdieu (au sens où ils détourneraient le peuple des "vrais enjeux" socio-économiques), ils sont des révélateurs de ces enjeux. Dans un pays où la question des retraites ou une guerre éventuelle en Syrie ne jettent pas de millions de gens dans la rue et suscitent des débats politico-médiatiques assez feutrés, il y a visiblement une France exaspérée qui s'identifie immédiatement à un homme de 67 ans "qui ne faisait que son travail" (ou "que se défendre") et une France horrifiée à l'idée que plus d'un million et demi d'êtres humains puissent approuver de tels actes. Qualifier la première de sécuritaire et/ou la seconde de laxiste, comme s'ils s'agissait de maladies idéologiques répandues par de méchantes gens ou d'illusions médiatiques, n'éclaire rien. La vraie fracture sociale est là et repose sans doute sur des expériences assez différentes de la réalité (précisions que l'auteur de ces lignes est un baby-boomer bobo, plutôt à l'abri dans son sixième arrondissement) et sur des systèmes de valeurs qui divergent de plus en plus.



2 Les mobilisations en ligne "partent" de la base comme une trainée de poudre à partir d'un événement emblématique (ou d'une victime sacrificielle) et jamais là ou quand les sondeurs ou les spécialistes des "questions de société" les attendent. Nous ne mettons certainement pas sur le même plan les tea parties ou les révoltes du printemps arabe, les mobilisations d'Istanbul (pour un parc public) ou de Pékin (exactions de fils de riches), les manifestants du Brésil ou les adversaires du mariage pour tous de Paris, mais ces phénomènes ont en commun de s'être développés en dehors des partis ou des leaders d'opinion, sans programme ou idéologie structurée (même si, bien entendu, ils traduisent des divisions idéologiques profondes). Tout d'un coup, des milliers de gens éprouvent un certain fait comme un injure personnelle ou comme un symbole d'une situation insupportable et commencent à se rassembler pour faire quelque chose. En ligne souvent, dans la "vraie vie" parfois...



3 Les mobilisations en ligne ont, en effet, souvent été décrites comme un activisme paresseux, sans trop de risque, où il suffit de cliquer pour manifester sa belle âme (le "slacktivism" disent les anglo-saxons). Il est vrai qu'il suffit d'un "like" en quelques secondes pour se sentir membre d'une communauté d'affinités autour de thème assez vagues (indignation envers une brutalité policière ou une injustice visible, soutien à un personnage représentatif). Mais le passage au "lien fort", à la "vraie" mobilisation en dehors des partis, ou des institutions, à la passion politique forte, à l'identification avec une communauté en acte peut se produire à tout moment.



4 Les chiffres de contagion des "like" sont impressionnants, même s'il faut les relativiser (des paris farfelus, des peoples ou des marques comme Coca Cola dépassent facilement le million "d'amis"). Ils ont aussitôt révélé une autre caractéristique des réseaux sociaux : l'obsession du faux ("la vérité est ailleurs, c'est une manipulation, tout est truqué.."). Des critiques ont sauté aussitôt sur un indice (le premier jour : 80 % des "fans" de la page sont annoncés comme venant de "minor countries", pas de France) et en déduisent un gigantesque trucage : il s'agirait de faux partisans comme on peut en acheter en ligne, au Pakistan par exemple. Tout cela serait une gigantesque manipulation..



Le lendemain le Monde démentait avec arguments à l'appui : il s'agissait d'un problème provisoire de temps de classement par Facebook et au vu de la rectification effectuée le lendemain mais aussi du taux de commentaires/ par nombre de fans, il est impossible que tous ces gens soient des rob  ots. Ceci ne signifie pas, bien entendu, que tous les partisans du bijoutier soient ce qu'ils prétendent être, et qu'ils soient tous des citoyens français.. Il est bien connu que nous avons tous, si honnêtes que nous soyons, une certaine proportion d'amis qui ne sont en réalité que des algorithmes à partir d'un certain nombre de fans sur Facebook ou Twitters. Mais en l'occurence, le succès de la page de soutien à Stephan Türk ne peut être une simple manipulation par une société commerciale. Une bonne partie de ces gens existent forcément dans la vraie vie.



5 La théorie du complot a aussitôt fleuri : c'était à l'évidence un coup du Front National. Même si le créateur de la page d'abord inconnu et qui s'est identifié entretemps a aussitôt démenti. Bien entendu, il est fort possible que parmi les fans du bijoutier il y en ait un certain nombre qui envisage de voter FN aux prochaines municipales (voire même un peu plus que les 16% qui seraient statistiquement prévisibles). Mais on ne fait pas vraiment progresser la réflexion en expliquant des phénomènes sociologiques de cette ampleur par l'actiond 'une main cachée.



 Imprimer cette page