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Manning : espion sans collusion

La toute récente condamnation du soldat Bradley Manning vient d'illustrer sinon sur un point de droit (attendons de voir quelle jurisprudence s'imposera), du moins un mode de raisonnement juridique. Les juges ont estimé que le soldat qui avait, en toute conscience et au nom de valeurs qu'il estimait supérieures au droit ou au règlement militaire, provoqué la plus grande fuite de l'histoire - 740.000 documents - était coupable d'espionnage, mais pas de collusion avec l'ennemi.



Condamné pour dix-neuf des vingt charges présentées contre lui, le jeune homme de 25 ans venu de l'Oklahoma avec ses certitudes morales a, certes, violé nombre de ses obligations de soldat et de citoyens. Il a commis une fraude informatique, brisé son serment, espionné peut-être.. Mais il n'a pas agi "en collusion avec l'ennemi", même si, comme l'aurait montré la fouille des documents dans l'abri de ben Laden, ledit ennemi avait pris connaissance, comme vous et moi, des documents reproduits par la presse du monde entier. Ceci évite l'absurdité de condamner une trahison sans concertation ni sans intention qui aurait fâcheusement rappelé la "complicité objective" chère à la rhétorique soviétique. Ou la contradiction de traiter la vérité comme une arme que l'on serait coupable de posséder dans la mesure où elle pourrait tomber dans des mains mal intentionnées. Si l'on comprend bien, l'absence de volonté de servir un autre acteur politique et surtout le défaut de la moindre preuve d'un quelconque complot avec quelque puissance que ce soit suffit à l'absoudre de la pire des incriminations.



Reste pourtant que Manning, qui vient d'échapper à une éventuelle peine de mort, restera comme le bouc émissaire d'une affaire qui le dépasse. Elle est née de la rencontre d'une conscience malheureuse (le jeune homme tourmenté par son désir de purification par la révélation et poussant jusqu'au sacrifice l'idéologie de la transparence) et des facilités techniques. Sans la complexité d'un système numérique qui archive des millions de documents, Manning n'aurait eu ni l'accès à cette masse incroyable de données, ni la possibilité de les "fuiter" sur Internet.





N'empêche que le tribunal vient peut-être de retirer un de ses arguments à l'administration Obama en lutte contre les Whistleblowers (dont Assange assiégé et Snowden poursuivi). Elle peut leur reprocher de briser un secret d'État, mais non de faire des victimes innocentes : des soldats américains ou des civils qui seraient tués par les terroristes grâce aux informations publiées en ligne. Or c'était en grande partie sur cette diabolisation du lanceur d'alerte (assimilé au traître ou au terroriste) que reposait la rhétorique d'un État qui se réclame des valeurs de transparence ou de défense de la démocratie, y compris pour espionner la planète.





Le martyre fait, par définition, des imitateurs et il y a fort à parier que les États-Unis qui savent tout et qui archivent tout se retrouveront victimes d'un futur Manning ou Snowden éduqué dans une culture qui valorise le droit démocratique de savoir et le devoir éthique de dénoncer les fraudes et les dangers. Reste à savoir si leurs méthodes indirectes (priver Wikileaks de ses outils économiques et techniques ou faire poursuivre Assange pour une rocambolesque histoire de sexe) seront plus efficaces que les armes de la souveraineté, le tribunal ou les services secrets.




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