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Crise de l'autorité
L'autorité n'est ni de droite ni de gauche, rappelle Manuel Valls pour qui "La voix des parents, de l'enseignant, du juge, du policier, de l'élu est trop souvent contestée". On comprend assez facilement les motivations personnelles du ministre de l'Intérieur, cherchant à améliorer son image tout en cassant celle d'une gauche laxiste, image qui aurait contribué à éloigner les couches populaires du P.S.. 

Sur le fond, il n'a pas totalement tort dans la mesure où l'expérience historique ne montre pas, statistiquement, que les régimes de gauche peinent plus à se faire obéir que les autres, ni à en prendre les moyens. Ni qu'il y ait une raison doctrinale pour la quelle les partisans de l'égalité répugnent à l'autorité, ne serait-ce d'ailleurs que pour assurer de fait ladite  égalité là où la Nature ou le laisser-faire ne la produisent pas très spontanément. Les conceptions des Jacobins sur la force de la Loi, ou celles des marxistes sur la nécessité d'exercer une dictature provisoire (mais sensée rendre impossible toute dictature ultérieure) sont assez claires à cet égard. 

L'idée qu'être de gauche consiste à interdire d'interdire, à être laxiste, à tolérer toutes les spontanéités et toutes les protestations  ou à rechercher systématiquement la gouvernance, le consensus et le débat, cette-idée n'avait guère frappé les grands ancêtres. Elle ne séduit particulièrement ceux pour qui il s'agit de donner du pouvoir aux dominés pas de dominer toute possiblité de pouvoir.

Que ces propos aient pu être prononcés par un élu de droite ou qu'ils parlent ou pas à des millions de gens ne change rien à l'affaire.  Il nous semble surtout que Manuel Valls vient de formuler un paradoxe qui n'est pas nouveau : celui qui se plaint du déclin de l'autorité montre 
a) qu'il en manque peut-être

b) que la caractéristique de l'autorité étant de produire de l'obéissance  sans moyens de coercition, sans persuasion et  sans contreparties,  en réclamer le rétablissement veut dire en réalité que l'on demande le recours à une force supérieure ou que l'on espère obtenir de l'obéissance en priant les gens d'obéir. La contradiction de la phrase "je vous demande de respecter l'autorité" ne peut se comparer qu'à celle de "Je vous demande d'être spontanés, quitte à me contester".

c) qu'en parlant d'autorité, Manuel Valls pense donc au résultat de l'autorité, - la soumission, l'absence de rébellion ou de critique - non à l'autorité elle-même.

L'autorité est une forme de relations entre humains (ou entre êtres dotés de volonté : nous avons de l'autorité sur notre chien et nous avons la propriété ou la maîtrise de notre téléphone mobile). Elle se manifeste par un résultat apparemment paisible : les enfants respectent les parents, les piétons traversent dans les clous, les gouvernés remplissent leurs devoirs calmement. Comme si ceux qui obéissent ne voyaient en conscience aucune contradiction entre la nature de leur liberté et l'exercice légitime de l'autorité tant elle est légitime et structurante.

Pareil miracle, sauf à transformer l'autorité en un joker du discours politique, mérite mieux que le constat que l'Autorité est là ou pas. Ou que c'est de la faute d'une mauvaise idéologie, d'une pyramide démographique ou d'une crise explique-tout.

Elle suppose quelque chose de la part du gouverné, de l'enseigné, du soigné, de l'assisté, du protégé, etc. : de la croyance sous forme de respect de la norme ou de confiance en  ceux qui l'incarnent, or qui dit croyance dit dispositif de transmission ou d'expression. 

De même,il existe plusieurs hypothèses sur l'origine de l'autorité. Platon fondait l'autorité sur la supériorité reconnue de celui, pilote, médecin, maître qui peut nous faire du bien, nous guérir, nous sauver, nous améliorer en nous éduquant. Nous nous reposons sur son habileté et sa science car il a ce que nous ne possédons pas et en usera à notre avantage, donc nous acceptons ce rapport en vue d'un sort meilleur et qui vaut bien de renoncer à notre autonomie apparente. D'autres insistent plutôt sur les fondements d'un pouvoir qui réussit à obtenir de l'obéissance le plus souvent sans avoir à se manifester. La typologie la plus classique, celle de Max Weber repose sur l'idée que la domination (Herrschaft) repose soit sur la tradition (il est bon d'obéir car nos ancêtres ont toujours fait ainsi), soit sur la force charismatique du chef (il est bon d'obéir, car il est le meilleur d'entre nous, il exprime tout ce que nous ressentons indistinctement et, au final, il nous mènera à la victoire) et enfin sur un principe rationnel légal (il est bon d'obéir car la loi émane du peuple et que sa mise en œuvre efficace améliorera le sort des citoyens).

Toutes ces approches supposent une relation asymétrique entre détenteur de l'autorité et celui qui s'y soumet en un abandon conscient : il pourrait protester, voire tricher, mais il y renonce tant il est persuadé a minima qu'il est raisonnable, juste et profitable d'obéir ; a maxima, il éprouve l'enthousiasme ou de l'admirations et juge qu'il se rehausse finalement en participant à ce qui le dépasse. En nous affectant nous même du signe moins -moins d'orgueil, moins d'autonomie, moins d'ambitions- nous jouons en réalité la carte du plus : plus de résultats, plus de biens partagés, plus d'efficacité, plus de lendemains qui chantent. Du reste, étymologiquement l'autorité, auctoritas qui se retrouve aussi dans le mot "auteur", est ce qui augmente.

Idéalement, l'autorité qui règne par l'étonnant pouvoir de l'invisibilité ressemble à un pouvoir derrière le pouvoir : elle ne fait rien directement, mais permet à la puissance de commandement, qui exerce une certaine pression face à des obstacles, de se ressourcer et de fonctionner avec l'accord de tous.

De tels miracles ne se produisent pas à la demande et sans de solides bases culturelles. D'autant que le ministre devrait se demander si le refus de l'autorité se nourrit d'un individualisme ou d'une communautarisme, d'une impossibilité d'intégrer des normes ou de la soumission à d'autres normes.

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