huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Réseaux sociaux et défense IV et fin
Risques et atouts

Pour une armée, surtout confrontée à un adversaire asymétrique qui, lui, mobilise les réseaux sociaux, ceux-ci doivent idéalement :



- aider à maintenir (ou gagner) l'assentiment de l'opinion nationale ou internationale dans des opérations médiatisées où il semblerait que tout se sache et se voie tôt ou tard. Donc décliner un discours de légitimation efficace et sans contradiction.



- gérer harmonieusement la coexistence sur les médias sociaux d'une parole officielle (celle de l'armée et des autorités) et d'une expression privée des militaires (commentaire, témoignage, traduction d'un certain "moral"). Ces deux cercles sont en contact avec d'autres a priori amis mais mal contrôlés (familles, vétérans, experts de la chose militaire ou enthousiastes "fanas mili") et confrontés à d'autres, soit adverses, soit susceptibles de devenir critiques en fonction de l'image des opérations qui prédominera. Donc s'insérer dans des rapports entre communautés.



- contribuer à  l'efficacité stratégique et pas seulement influencer ou faire du lien social. C'est-à-dire, à la fois faire remonter et exploiter de l'information qui contribue à l'efficacité des armées, gagner en capacité de coordination, le cas échéant, protéger contre des attaques informatiques en tous genres.



Les désordres du réseau



Les critiques ne manquent pas d’énumérer les freins qui font hésiter les armées à s'engager sur les réseaux sociaux au-delà d'une simple vitrine (de type page Facebbok du régiment) :



- risques sécuritaires (trahison d'une information stratégique, géolocalisation d'un usager, infiltration...),



- répugnance à une parole non contrôlée (bavures ou gaffes qu’exploiterait la presse),



- habitudes culturelles (idée que l'armée française informe mais n'influence pas, par exemple),



- sensibilité politique de l'information qui circule (tentation de renvoyer la responsabilité aux autorités civiles) ou peur d’une politisation sur les réseaux (extrémistes...)



- difficultés administratives, lenteur des décisions et des contrôles,



- malaise face à la multiplicité des réseaux, à leur spécialisation, à leurs incessantes mutations



- méfiance envers un média nouveau où circule le meilleur et le pire. Nous songeons ici au paradoxe qui fait que, si les informations s'y propagent intensément et librement, il est aussi très facile de s'y isoler dans sa bulle informationnelle où l'on se confronte uniquement à des messages qui renforcent les mêmes biais, préjugés ou stéréotypes et où les paroles les plus extrêmes ou les plus délirantes bénéficient parfois d'un avantage.



- tension entre le principe de discipline et les usages privés des réseaux "quand je veux, où je veux, avec qui je veux"



- embarras à dialoguer avec la communauté militaire (ou "amie") non institutionnelle, crainte de paraître cautionner ce qui se dit sur un blog ou un forum



- problème d'adaptation à une situation où il ne suffit pas de délivrer une fois un message efficace et de bien le diffuser dans une perspective de guerre du sens - persuasion et légitimation - : il faut être cité, signalé, interprété, "devenir contagieux", et surtout trouver des relais dans différents publics que l'on ne contrôle pas



- contraste entre l’habitude militaire d’une parole « bien cadrée », laconique, précise et le flou d’une discussion incessante où s’expriment toutes les sensibilités et où le consensus se négocie sans ordre fixe.



- craintes en termes de cybersécurité



S’il existe un « dilemme du dictateur » (ou laisser se développer Internet, avec ses avantages économiques, mais ses risques politiques, ou le censurer et en payer le prix en termes de développement), il existe aussi un dilemme des démocraties. Leur éthique comme le contrôle politique et médiatique que subissent leurs forces armées interdisent la propagande ou le mensonge. Elles craignent le dérapage verbal ou « l’image qui tue ». La faute d'un seul peut rejaillir sur tous, si elle est exposée sur les réseaux, lieu par excellence des contagions de l'opinion. Et pourtant il faut bien occuper le terrain des réseaux.



Atouts



Une armée a aussi des atouts pour utiliser les réseaux :



- Son « public » est jeune, familier des réseaux « dans le civil ». Il y a de bonnes chances que les soldats fassent partie de ces trois quarts d'internautes français qui sont sur les réseaux, inscrits en moyenne sur presque trois d'entre.



- L’armée est sensée s’intéresser aux derniers développements en la matière et utilise au quotidien un matériel bourré d’informatique…



- S’il est une institution où le sentiment d'appartenance importe, c’est bien l'armée : partage de risques, de missions et de traditions, fort sentiment d'identité au sein d’une société, solidarité indispensable dans l’action, partage d'un idéal et de codes, etc., Autant de raisons pour que le sentiment communautaire cherche à se manifester. Surtout en opération, chez ceux qui ont besoin de parler aux leurs ou d’échanger des expériences avec des frères d’armes.



- Les réseaux peuvent faire remonter de l'information intellectuellement utile (retour d'expérience partagé, intelligence collective, remarques techniques et stratégiques), mais aussi psychologiquement ou sociologiquement significative (moral, préoccupations réelles, tendances dans les réseaux proches, les familles, les vétérans, le public intéressé par la chose militaire de l'expert au passionné... On peut peut-être y déceler, voire y prévenir des crises sociales ou "de moral".



- En corollaire, ces réseaux de proches représentent des alliés potentiels: sur les réseaux sociaux, comme l'avaeint déjà découvert les entreprises, il importe d'avoir des partisans en dehors de l'institution qui relaient ou complètent à l'arrière la parole "officielle", font valoir leur point de vue et leur représentativité, apportent des arguments complémentaires, manifestent leur soutien, incarnent le lien Armée Nation...



- Les réseaux sociaux sont réputés utiles en cas de crise, pour l’anticiper, s’y exprimer vite ou mobiliser les avis positifs face à la critique ou aux rumeurs. Or une armée est face à une crise perpétuelle qui met en jeu des vies humaines.



- Les réseaux pourraient être des outils de formation ou de sensibilisation.



- Sur le terrain, ils pourraient servir à communiquer avec les parties prenantes locales (autorités, médias, ONG..), avec les alliés, voire en interne là où un contact rapide et souples est nécessaire.



- L’armée française n’est pas confrontée à un antimilitarisme très préoccupant, au pire à une indifférence vague. Elle a une bonne image à la fois sur le plan technique et humain. Elle excelle dans certains secteurs de communication (elle sait fournir aux médias des images de qualité par exemple). Pourquoi ne chercherait-elle pas à être aussi performante sur les réseaux 2.0 ? Pour une institution si soucieuse du lien avec la Nation et du pacte républicain, pourquoi avoir peur des médias de la société civile ?



- Productrice de réflexions sur des thèmes complémentaires - qui vont de la guerre en réseaux aux cyberconflits - l’armée devrait être intellectuellement sans complexe pour aborder les questions sociétales et stratégiques du 2.0. Elle a d’ailleurs commencé.



- Les inconvénients d'une présence minimale - en rester à la simple vitrine - sont pires que ceux d'une intervention plus active. L’espace que n’occuperont pas les militaires, le sera, de toute façon, soit par ses adversaires, soit par des acteurs, fussent-ils de bonne volonté, qui ne seront pas encadrés. Les réseaux mobilisent l’attention et amplifient les mouvements d'opinion, souvent en inspirant et commentant les médias classiques. Ils font largement l'agenda. Pourquoi s'en exclure ?



- Les enjeux sont considérables. Nous avons évoqué : image, réputation, communication externe, communication interne, bonne synergie avec les autres médias utilisés par l’armée (fonction d'attirer l'attention des médias sociaux), modernisation du lien Armée Nation, outil de veille et d’anticipation des mouvements d’opinion, mobilisation de l’intelligence collective des jeunes soldats et réponse à leurs besoins d’expression et de lien social… L’armée ne peut se permettre de rater le train d’une évolution cruciale et qui ne fait sans doute que se dessiner.





 Imprimer cette page