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Réseaux sociaux et défense III
Pouvoir réticulaire et contraintes militaires

Messages et communautés

La suite des articles I et II

Les réseaux sociaux naissent de la rencontre 1) d'un média dit "social", une plate-forme, un outil, un protocole qui permettent le partage facile de documents de toute nature et la discussion, plus 2) d'un usage social, c'est-à-dire de l'invention par les utilisateurs de nouveaux rapports autour de ces outils.



Sur le Web 2.0, sont nés des détournements que n’avaient souvent pas prévu les concepteurs : Facebook était destiné à la crème des universités américaines pas à un milliard d'utilisateurs et Twitter à « raconter ce que l’on fait », pas à devenir une source d’information privilégiée des médias.



Suivant le cas, les plates-formes peuvent avoir des fonctions ludiques ou techniques, bases de données ou outils de coopération, jeux et encyclopédies collaboratives de type Wiki, être l'origine des tendances futures, recherche d'un travail ou d'un partenaire, support pour une image commerciale, vecteurs de soft power, etc. Une souplesse technique autorise une variété culturelle d'emploi non moins spectaculaire



Du coup, on a souvent tendance à les penser en termes d'expression. Expression pour des institution qui pensent ainsi mieux coller à leur "public" et mieux sentir les tendances, les enthousiasmes et les protestations. Expression venue de la base puisque chacun non seulement peut se transformer en journaliste  mais qu'il lance avec les autres membres du réseau un processus incessant de discussion, vote, approbation, signalisation, citation, commentaire, élaboration en commun d'initiatives ou de revendications d'où résultera au final une tendance de l'opinon. Le printemps arabe, mais aussi l'émergence dans de nombreux pays de mouvements de protestation sans chef, sans parti et sans idéologie très structurée ont donné ainsi une visibilité extraordinaire à ce pouvoir des foules. Foules en ligne dans un premier temps, foules dans la rue dans un second, même si les réseaux sociaux ne sont pas la seule explication de tels phénomènes. Mais au-delà de l'expression (faire connaître un fait ou un jugement), les réseaux sociaux ont d'autres dimensions.



Qui dit réseaux sociaux dit lien social. Parfois leur usage est trivial et auto-centré (l'internaute peut se mettre en relation d’un clic avec qui il veut et qui partage les mêmes intérêts même futiles, raconter des banalités, s’employer de façon narcissique à collectionner les « amis », les « suiveurs », etc.). Le lien peut aussi être intense, stimuler des passions communautaires et produire des changements "dans la vraie vie". Allant jusqu'à l'engagement révolutionnaire ou à la lutte armée.



Les réseaux sont des moyens d’organisation, intelligence collective, partage d’expérience... Outre la prise de parole, ils contribuent à la prise de décision qu’il s’agisse d’achats en ligne, de modes culturelles ou de luttes politiques. Bref, ils ne se contentent pas de faire savoir et de faire groupe, ils font faire.



Ce sont aussi des moyens d’anticipation. Ce qui s’y dit ou ce qui s’y échange, peut donner une indication sur les mouvements, voire les comportements collectifs à venir. Des recherches se développent dans cette perspective. L'analyse des "mèmes", les unités sémantiques ayant des significations similaires, de leur fréquence sur les réseaux et de leurs variations pourrait devenir un instrument de prédiction politique et sociale. L'opinion qui s'y manifeste, sur les blogs en particulier, renseigne sur les idées, tendances ou normes, éthiques ou politiques émergentes au sein d'une communauté.



Défense et conflits sur les réseaux



Cette dualité (explosion des possibilités techniques et multiplication des usages sociaux) prend un sens particulier pour une armée.



À certains égards, elle rencontre les problèmes ordinaires d'une organisation ordinaire, de recrutement, de réputation, d'expression interne, d’innovation et d’adaptation, etc.



Mais elle exerce la plus éminente des fonctions régaliennes et représente une Nation. Elle a des ennemis et non des concurrents. Ses rapports avec  les réseaux sociaux et leur mosaïque d'usages s’inscrivent dans une perspective qui soulève quatre ordres de questions.



La question de l’autorité. Fonctionnant «de tous vers tous», en une conversation perpétuelle, sollicitant à chaque minute le consensus, l’approbation, la citation ou le commentaire, le réseau semble l’opposé même du principe de hiérarchie. L'État peine à faire respecter ses lois à l'intérieur de ses frontières. Des ONG ou des groupes hacktivistes peuvent intervenir à distance et interférer avec des conflits armés ou des guerres civiles (en offrant des moyens ou en menant des attaques informatiques). Les acteurs économiques ("grands du Web"), capables d'échapper à l'autorité ou à la fiscalité d'un État jouent parfois leur propre partition. Tantôt ils aident certains gouvernements à faire disparaître des contenus ou à traquer leurs auteurs, tantôt, à la façon ostensible de Google, en soutenant des mouvements "citoyens" et menant une "diplomatie" numérique.



La question du secret. Toute action militaire suppose de dissimuler ses forces, ses positions ou ses projets à l’adversaire, et les armées n’ont pas été longues à découvrir les risques que font courir les médias sociaux. L’indiscrétion d’un seul soldat peut constituer un danger pour une opération. De façon plus générale, plus un système d’information possède de « portes d’entrée », tels des terminaux mobiles comme des smartphones, plus il est facile à pénétrer frauduleusement.



La question de la représentation. La représentation de la réalité (rumeurs, distorsions cognitives, trucages, franches opérations de désinformation), mais aussi la représentation des groupes humains pose problème : ceux qui s’expriment sur les réseaux sociaux sont-ils majoritaires ? Éventuellement, existent-ils vraiment ? Il pourrait s’agir de « robots », ces logiciels ("persona management") qui simulent de façon convaincante la présence en ligne d’un partisan d’une entreprise ou d’un système politique. Toutes les formes de camouflage et de déception sont possibles.



La question de la violence. Dont celle de la « guerre en réseaux » annoncée dès les années 90. Les cyberattaques transitent souvent par les médias sociaux. Il faut donc les considérer non seulement comme des moyens d’expression d’opinions (même mensongères ou criminogènes) mais aussi comme des vecteurs ou des objectifs pour des agressions qui ne sont pas seulement verbales. Une armée doit s’attendre à subir plus qu’une critique ou pire qu'une crise dite de réputation : des attaques informatiques, des manœuvres de désinformation, sans parler des attaques "cinétiques" par le fer et par le feu... La lutte pour faire prédominer son message (ou pour empêcher l'adversaire de le faire) se redouble d'une perturbation du fonctionnement des réseaux cibles et de leur emploi comme soutiens de la force vive et parfois mortifère.



A SUIVRE

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