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Qui se souvient d'Echelon ?

Le système d'interception américain de téléphone et de communications électroniques récemment révélé fonctionne avec des "Big Data" des quantités énormes de données, triés et rapprochées par des ordinateurs d'une puissance exceptionnelle. Rien à voir avec le cas où un juge d'instruction donne un mandat pour une écoute téléphonique ou une interception électronique qui porte sur une personne suspecte bien identifiée, dans une affaire, pour une durée et dans le cadre d'une instruction précises. On ne vise pas d'abord Monsieur X soupçonné de quelque chose et que l'on surveille ensuite. On surveille tout pour découvrir par rapprochement statistique tous les X possibles.
Et ce grâce à une puissance informatique qui va en principe révéler si les gens qui emploient tel mot sont étrangers, ont des profils de terroristes, si telle activité téléphonique entre tels individus pourrait révéler une esquisse de complot. C'est de la «pêche au filet» pour trouver des indices suspects et rapprocher des éléments dispersé. Bien entendu, au final, le résultat de toutes ces enquêtes ne sera utile que si un analyste humain décrète que, parmi des milliers de cas signalé, celui-là est sérieux et qu'il faut agir pour empêcher, par exemple, un attentat imminent. Les mauvais esprits ajoutent que cette méthode peut aussi rapporter des informations électroniques précieuses. Tout cela ne vous rappelle rien ?

En 1947, les États-Unis et le Royaume-Uni signent le pacte UKUSA (U.K. + U.S.A.), bientôt élargi au Canada, à la Nouvelle-Zélande et à l¹Australie.
Des stations d¹écoute destinées à surveiller les communications des pays du pacte de Varsovie sont mises en place. Après la fin de la guerre froide, le système dit ECHELON, largement sous le contrôle de la National Security Agency, une agence dont l'existence a elle-même été longtemps maintenue secrète, conserve certaines finalités militaires (ainsi la base de Bad Aibling en Allemagne aurait servi aux opérations de l¹Otan dans les Balkans dans les années 90) mais beaucoup se pose la question de l¹emploi de ses énormes capacités : 120 satellites espions, des stations dans les pays membres, au Japon, à Hong-Kong, en Allemagne, etc. et des moyens capables d¹intercepter, disait-on à l'époque, trois millions de messages à la minute, téléphone, GSM, fax, télex, e-mail,émissions hertziennes, que tout cela passe par câble, radio, fibres optiques,etc. Dans son jargon, Echelon pratique le COMINT (Communication Intelligence) et en particulier le SIGINT (Signal Intelligence, qui s¹oppose à l¹HUMINT, Human Intelligence).
En outre, Echelon dispose de logiciels capables de repérer des mots-clefs, leurs combinaisons ou leurs équivalents, dans diverses langues, sur la base de dictionnaires mis à jour quotidiennement, et, bien entendu, de technologies de décryptage à la mesure. Officiellement Echelon n¹écoute pas les correspondances de citoyens américains, n¹a aucune activité illégale : faute d'espions rouges à démasquer, sous les années Clinton, il ne sert qu'à repérer les pratiques commerciales déloyales, les atteintes aux embargos, décidés par les USA, les activités terroristes ou le trafic d¹armes de destruction massive. Il n¹écoute les entreprises européennes que
pour lutter contre les pots-de-vin et la corruption. Il ne fournit
d¹informations à des entreprises américaines que pour la protéger d¹un crime ou délit. Dernier argument des partisans d¹Echelon : les autres en font autant, notamment les Français (avec leur propre système baptisé Frenchelon, géré par la DGSE et la Direction du Renseignement Militaire, d¹après les révélations du Point de juin 98). Bref, ses finalités seraient uniquement morales, comme cela fut déclaré à plusieurs reprises devant des commissions d¹enquêtes du Congrès ou du Sénat U.S.
Le Parlement Européen et en particulier du STOA (Scientific Technological Options Assessment), dans un rapport de 1998,
largement basé sur les enquêtes du journaliste spécialisé Duncan Campbell qui travaillait sur le sujet de puis dix ans, révélait les activités d¹Echelon, et accusait ouvertement la NSA d¹espionnage économique. On citait les exemples de Thomson-CSF (pour des marchés de radars au Brésil), d¹Airbus (en Arabie Saoudite) et de Siemens (sur le marché indien) qui auraient perdu des millions de dollars de contrats de cette façon. Par la suite, d¹autres travaux, documents et rapports parlementaires, sans compter quelques semi-aveux côté australien ont confirmé. Dans un ensemble de réactions européennes plutôt molles au regard de la gravité des accusations, il faut signaler les mouvements de protestation qui se sont développés, en
particulier devant la base de Menwith dans le nord de l¹Angleterre, un grand centre d'écoute et avec des organisations comme Echelon Watch ou CAAB (Campaign for the accountability of the American Bases). Le 24 Mai 2000, le Procureur de la République de Paris a même ouvert une enquête judiciaire dont personne ne se souvient des résultats. Des livres paraissent, on retrouve tous documents avec des sitesd¹information (comme celui de la Fédération des Scientifiques Américains, ou Cryptome). Il y a des reportages de télévision, des parlementaires protestent.
Il y a même eu un "Jam Echelon Day" : des milliers de gens, dont l'auteur de ces lignes, envoient le même jour des milliers de mails bourrés de mots suspects comme attentat, Saddam Hussein, bombe, complot..., dans l'espoir de faire "sauter" les ordinateurs et leurs dictionnaires de mots-clés par saturation. Ce qui est, évidemment, enfantin.

Et puis, et puis... Il y a eu le onze septembre. Le budget de la Nsa (secret, bien entendu) est estimé à 15 milliards de dollars pour intercepter et décrypter des communications du monde entier. En dépit d'un effroyable échec (l'incapacité à voir venir le onze septembre) on continue à faire davantage du même. Il y a eu le Patriot Act, le Federal Interception Security Act, Bush et Obama...
Qui parle encore d'Echelon ?

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