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Coupure de l'Internet syrien
La coupure de l'Internet syrien pendant plus de 19 heures donne lieu à plusieurs interprétations. 
Selon les autorité de Damas, il s'agirait d'une panne portant sur le câblage de fibres optiques du pays. Un accident, donc, comme il peut s'en produire. On songe ici au cas de la "hackeuse à la bêche", qui avait coupé le réseau arménien pendant plusieurs heures en Mars 2011 : une ferrailleuse septuagénaire qui, en creusant malencontreusement le sol près de Tbilissi en Géorgie, avait interrompu l'alimentation du pays voisin : elle était tombée sur le câble unique mais stratégique. Des accidents ne sont pas totalement inimaginables et un réseau Internet dépend de choses aussi bêtement matérielles que des fils et des antennes.
Mais l'hypothèse qui est le plus souvent retenue (et soutenue par l'opposition syrienne) est celle d'une initiative des autorités qui auraient décidé d'isoler la révolte de tout contact avec le monde extérieur. La Syrie a quasiment disparu des écrans des autres pays, ce qui veut dire, techniquement parlant, que ses protocoles BGP (Border Gateway Protocols, qui permettent de diriger les demandes de et vers les fournisseurs d'accès du pays en régulant internationalement le trajet des paquets de données) n'avaient plus d'activité.
Durant le printemps arabe, Hosni Moubarak avait utilisé la méthode de la coupure, dans l'espoir assez vain d'empêcher les opposants d'envoyer des images de la répression aux médias étrangers et de communiquer avec le reste du monde. Le rais s'était contenté de donner des ordres en ce sens aux fournisseurs d'accès Internet du pays, peu nombreux et peu enclins à déplaire au pouvoir. Ces dernies avaient coupé à la fois les dispositifs qui permettent aux ordinateurs d'aller vers des adresses de site (DNS) et ceux qui donnent les adresses IP des fournisseurs d'accès et permettent ainsi les connexions internationales (BGP).
Moubarak n'avait tenu que quelques heures : en privant les cyberdissidents de connexion (et encore, on trouvait des systèmes de substitution, comme de brancher de vieux modems sur de vieilles lignes téléphoniques, comme dans les années 90), il en privait aussi l'économie égyptienne et la situation ne pouvait pas durer trop longtemps. 
La Libye et la Syrie en novembre 2011 puis durant trois jours en novembre 2012 avaient imité cette méthode. Damas, en règle générale, cherche plutôt à jouer plus en finesse, en baissant le débit de son Internet de façon sélective : de cette façon les mails peuvent passer, mais les vidéos sont trop lentes à passer, ce qui décourage d'envoyer des images des combats aux médias étrangers.
Couper Internet - au moins selon la méthode la plus simple qui consiste à faire pression sur des fournisseurs d'accès - n'est pas réalisable partout : en décembre 2012, l'entreprise Renesys avait publié une carte des pays en fonction de leur capacité à donner des instructions à leurs fournisseurs d'accès nationaux. En fait, moins un pays a de FAI sur son territoire national, plus il lui est facile de couper. Mais les pays qui sont techniquement les plus faciles à isoler ne sont pas forcément les moins démocratiques et vice versa. Ainsi, il est facile de couper le Groenland et difficile de couper l'Afghanistan. La Syrie fait, elle, partie des pays à haut risque technique et politique. Même s'il existe des techniques de connexion "sauvage" que nous avons décrites dans l'Observatoire Géostratégique de l'information, la menace n'est pas négligeable.
Mais si Assad peut le faire, a-t-il intérêt à le faire ? On a souvent dit que la "courbe d'apprentissage des dictateurs" augmentait assez vite après les erreurs de débuants commises par les autocrates durant le printemps arabe.
De ce point de vue, la Syrie, avec la Syrian Electronic Army, n'est pas la plus stupide. La stratégie syrienne consiste - en parallèle avec une vraie guerre par le fer et par la feu - à lutter contre les cyberdissidents et leurs contacts à l'étranger par des moyens qui appartiennent à divers registres :
- répression informatique par des techniques classiques de coupure, filtrage de l'Internet (mots et adresses interdits), repérage des auteurs de propos subversifs pour pouvoirl les arrêter, etc.
- méthodes plus "kgébistes" d'infiltration dans les réseaux sociaux d'opposition avec de faux identifiants, de faux messages, etc
- imitation des méthodes des hacktivistes. Au début, la Syrian Electronic Army, chargée de cette tâche, se contentait d'attaques assez peu sophistiquées : aller sur un site de média ou d'université à l'étranger et y déposer des "tags" à la gloire de Bachar ou des proclamations exlatées. Désormais, ils utilisent des méthodes plus subtiles et qui ressemblent parfois à des canulars de potaches : faire croire qu'il y a eu un attentat contre la Maison Blanche (fausse dépêche d'agence qui fait baisser la Bourse) ou prendre le contrôel du compte Twitter de l'AFP, ou amenr le site d'al Arabiya à diffuser des informations délirantes sur des coups d'État imaginaires, ou publier à la façon de Wikileaks des câbles diplomatiques qataris assez gênants. Voire même faire des grosses plaisanteries comme celle qui consiste à faire diffuser une dépêche selon laquelle les prétendus gaz mortels utilisés en Syrie seraient en fait l'odeur corporelle de leurs adversaires...
Dans ces conditions, si même c'étaient les autorités damascènes qui avaient imposé la coupure de l'Internet syrien, cela répondrait à une statégie destinée à démontrer qui a le doigt sur l'interrupteur et à perturber les adversaires.
Même si le sort de la Syrie se réglera finalement à coups de missiles et non d'électrons, il y a tout intérêt à suivre les techniques de lutte électronique employées là-bas : ce sont sans doute les guerres informatiques et idéologiques du futur qui s'inventent là-bas.



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