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Boston : ennemi intérieur et causes lointaines
Les frères tchétchènes et le nouveau jihadisme

Tchétchènes ! Les auteurs présumés de l'attentat de Boston sont tchétchènes. C'était statistiquement improbable et c'est politiquement troublant. Les chances que les poseurs de bombes proviennent de ce coin du Caucase plutôt que de n'importe quel pays musulman d'où l'on émigre vers les USA étaient dérisoires vu le faible nombre de Tchétchènes, Ingouchess ou Daguestanais aux USA. 

Ce sera probablement l'occasion pour nombre d'Américains d'apprendre 
- que tous les jihadistes ne sont pas arabes
- qu'ils peuvent avoir la peau très blanche (rappelons au passage qu'un jeune homme d'origine indienne, confondu  avec le cadet, Djokhar, à qui il ressemble, mais avec un teint plus cuivré, a été poursuivi par les réseaux sociaux et ce totalement à tort)
- que les jihadistes ne sont pas forcément salafistes (l'islam tchétchène est essentiellement de tradition soufie) même si des indices indiquent que les frères Tsarmaev auraient subi de la propagande wahhabite.
- que des gens combattus brutalement par Poutine, et que les Occidentaux qualifient souvent de résistants n'adorent pas forcément les USA.
- et même comme l'a signalé l'ambassadeur de la république tchèque, qu'il ne fut pas confondre cette partie de l'ex Tchécoslovaquie avec la Tchétchénie !

En l'état de l'information disponible, on a peine à croire que les Tsarnaev  (si ce sont eux : ils bénéficient de la présomption d'innocence) aient agi pour l'indépendance de leur pays d'origine. Un attentat anti-américain semble contre-productif du point de vue des indépendantistes thétchènes, certes responsables d'actes terroristes particulièrement sanglants (prises d'otage du théâtre de Moscou en 2002 et de Beslan en 2004) mais sur le sol russe. En revanche bon nombre de jihadistes internationalistes d'origine thétchène ou proche ont été repérés sur des champs de bataille de l'islamisme.

Toujours en l'état actuel - surtout  vu ce qui a été publié sur les activités en ligne des deux frères - il semblerait plutôt que l'ainé au doux nom, Tamerlan, se soit radicalisé sans contact notoire avec un groupe précis et ait été suivi par son frère.
D'après ses publications sur YouTube, il aurait indistinctement manifesté son admiration pour le groupe "émirat du Kavkhaz" de Doku Umarov (le principal groupe jihadiste actif en Tchétchénie et au Daguestan), mais aussi Khalid Yasin, un prédicateur afro-américain établi au Royaume-Uni, Abdul Hamid al Juhani, un salafiste pur, Feiz Muhammad, un prêcheur libano-australien..., bref l'internationale jihadiste active sur la Toile.

 Tout cela plaide pour un profil à la Shazad, ce citoyen américain d'origine pakistanaise qui avait monté (et raté un attentat) sans doute seul après avoir été chercher de l'aide, de l'inspiration ou des instructions dans les zones tribales. Les frères Tsarmaev se seraient convaincus de leur mission - venger le sang des musulmans - quasiment en ligne et par un mouvement presque spontané ? Ce serait alors un profil presque parfait de "loups solitaires" comme on en décrit dans les manuels.

Suivant d'autres hypothèses Tamerlan lors d'un voyage en Russie serait en contact avec des groupes au Daguestan et se serait fait repérer par les services russes qui l'auraient signalé, en vain, aux Américains. Cela commence à ressembler à un profil à la Mohamed Merah : des jeunes "normaux", amateurs de belles voitures, de sorties et de joints, apparemment bien intégrés, qui se révèlent des combattants fanatiques.

Des éléments contradictoires commencent à provenir de sources policière américaine : il aurait fallu un sérieux entraînement aux deux frères  pour coordonner ainsi les deux bombes, il y aurait eu une "cellule dormante", des arrestations en rapport avec cette affaire auraient eu lieu à quelques kilomètres de Boston... À vérifier.

Bref, il faudra fixer l'aiguille quelque part entre la fratrie de loups solitaires et le groupuscule.
Si le frère survivant, s'exprime par écrit comme il semble avoir commencé à le faire (on notera au passage que la police de Boston a à peine fait mieux que la notre dans l'affaire Merah en tirant à tout va), nous en saurons peut-être plus.

Dans tous les cas  ce premier attentat islamiste mortel sur le sol américain et sous Obama va avoir des conséquences politiques.

Il donne des arguments à l'opposition républicaine hostile aux projets de loi sur l'immigration et renforce leur rhétorique sur la "faiblesse" d'Obama, même si c'est sous sa présidence que ben Laden a été éliminé. Certains demandent que l'on qualifie le frère survivant d'ennemi combattant. Cela justifierait que la police ne lui ait pas lu ses droits en l'arrêtant et le destinerait logiquement à aller à Guantanamo, dans le camp qui n'a jamais été fermé en dépit des promesses de l'actuel président et où les détenus sont toujours en grève de la faim dans l'indifférence générale.

Mais surtout l'opinion publique va devoir vivre avec l'idée que le voisin, même s'il a la citoyenneté américaine et ne porte pas la barbe, peut se transformer en tueur religieux. Et qu'il n'est plus possible d'imaginer l'ennemi en méchant de cinéma commandant une horde de tueurs de sa base secrète. Le jihadisme métastase de plus en plus. Et une société qui semblait lentement se remettre du traumatisme du 11 septembre va devoir vivre avec la perspective d'une terreur sporadique : l'idée que de temps en temps un jihadiste "homemade" apparaîtra, que beaucoup échoueront mais que certains parviendront à tuer.


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