huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Think tanks et engagement politique
France et Usa


 L'engagement et le vocabulaire

Une simple visite à la page Web d'un think tank donne une idée de son engagement idéologique, soit par ce qu'il est explicitement affiché, soit parce qu'il est évident à voir certains noms ou certains thèmes. Certes, les termes employés sont parfois assez vagues. Ainsi on apprendra sur le site de FONDAPOL qu'il s'agit d'un think tank "libéral, progressiste et européen", tandis que l'Atelier de la République se dit,lui, un "think tank indépendant, Humaniste et Progressiste qui place l'Homme au centre de ses réflexions" Confrontation Europe est une Association non partisane qui "réunit des dirigeants d’entreprises, des syndicalistes, des acteurs territoriaux, associatifs et politiques, des intellectuels et des étudiants de plusieurs pays d’Europe, autour d’un engagement : la participation active de la société civile à la construction de l’Europe". À l'institut Montaigne, on se dit "convaincus que les acteurs de la société civile disposent des ressources nécessaires pour apporter des réponses pragmatiques et originales, c'est sur eux que nous avons décidé de nous appuyer en créant cet espace de réflexion ouvert et non partisan". Terra Nova  "est un think tank progressiste indépendant ayant pour but de produire et diffuser des solutions politiques innovantes, en France et en Europe."  Les valeurs de l'Institut Thomas More sont "libertés et responsabilité, dignité de la personne, subsidiarité, économie de marché, ainsi que les valeurs universelles qui sont l'héritage commun des pays européens." Pas très discriminant !

 Toute combinaison des termes innovant, divers, audacieux, humaniste, écologique, développement durable, européen, débat, performant, etc. semble faire l'affaire. Mais, sans même se fonder sur les noms qui apparaissent, il n'y a pas besoin de faire une enquête policière pour découvrir que Fondapol est financé par l'UMP (et l'a été bien davantage par le passé) ou qu'elle a participé à des réunion des think tanks soutenant la candidature de Nicolas Sarkozy, tandis que Terra Nova se plaçait nettement dans la perspective de l'élection de 2012 et ne voulait pas voir se reproduire l'échec humiliant de la gauche de 2002 ou 2007... Pas d'hypocrisie non plus quand un think tank s'intitule "Entreprise et progrès" ou "Esprits d'entreprise", on se doute qu'il ne s'y rencontre guère de mélanchonistes.

Aux États-Unis, un centre dira plus franchement que sa mission est de promouvoir des "politiques publiques conservatrices basées sur les principes de la libre entreprise, du gouvernement limité, de la liberté individuelle, des valeurs traditionnelles américaines et d'une défense nationale forte". Le Center for American  Progress se réclame des idées de F.D. Roosevelt ou de Martin Luther King et se donne pour mission d'améliorer "les vies des Américains par des idées et des actions progressistes." D'autres comme l'IPS (Institute for Policy Studies) rappelant leur engagement pour le mouvement anti-nucléaire, le féminisme ou les mouvements des droits de l'homme. Des think tanks qui affirment leur soumission à la loi divine à ceux qui préconisent la transition vers une civilisation durable et équitable, chacun peut trouver son bonheur.

Idéologie et recherche

Ceci donne l'impression, probablement  justifiée que le spectre idéologique américain est plus ouvert que le notre (ou que la parole y est plus franche). Même si beaucoup de ces instituts et fondations se qualifient de non partisans, il existe pléthore classements du plus conservateur au plus libéral (au sens américain). Peu de gens contesteraient que Brookings ou Rand, officiellement bipartisans soient  moins "à droite" que CSIS ou American Entreprise Institute. Un simple décompte du nombre d'anciens membres des administrations Reagan, Bush ou Clinton chez les chercheurs est assez éloquente. Autre thème qui fait consensus : la montée puis la prédominance des think tanks conservateurs depuis les années 70 jusqu'au début du nouveau millénaire et la lente remontée de leurs homologues démocrates qui commencent à compenser leur handicap. Un chiffre souvent cité durant la présidence G.W. Bush (mais que nous n'avons jamais pu vérifier) affirmait que les think tanks conservateurs étaient à peu près le double de leurs équivalents libéraux et qu'ils étaient encore plus efficaces pour collecter des fonds. 

Qualifier comme nous l'avons fait l'idéologie de "pensée contre" (comprenez : qui s'oppose par définition à une autre idéologie), implique que sa nature et son succès dépendent des modalités de l'affrontement.
Outre-Atlantique, cela se traduit par une bipolarisation générale y compris du point de vue stratégique. En France, on peut concevoir que deux chercheurs polémiquent dans un colloque mais on imaginerait mal de trouver en ligne une brochure de Terra Nova exposant un plan de bataille en 31 points pour supplanter Fondapol ni l'inverse : un think tank de droite décortiquant les méthodes de son équivalent de gauche en matière de promotion médiatique, de collecte de fonds ou d'alliance avec des universités pour contrer leur stratégie. Le tout sur fond de "guerre des idées" hautement proclamée.

Là encore, on peut discuter s'il s'agit de franchise ou de pugnacité, mais les centres de recherche américains parlent ouvertement stratégie, panoplies et balistique des idées.  S'il y a un consensus sur quelque chose entre les deux camps, mis à la part le désir d'en découdre, il porte sur deux points :
 - le progrès des idées conservatrices voire néo-conservatrices jusqu'à l'élection d'Obama renvoie au rôle fondamental des think tank et fondations de droite. Ils ont contribué à  l'hégémonie idéologique de la droite      en deux vagues (conservatrice libérale sous Reagan, néo conservatrice sous G.W. Bush
 - le fait que les idées ne s'imposent pas par leur seule force lumineuse, mais qu'elles déterminent un type d'organisation voué à leur propagation, des moyens spécifiques et des méthodes qui oscillent entre celles du management et celles de la guerre.
  
La guerre des idées à Washington 

Think tanks de droite et de gauche sont arrivées à ces conclusions par des voies différentes.
Du côté des conservateurs se combinent 
-une tradition quasi spirituelle que nous appellerons "décliniste" (un croyance perverse s'est imposée; elle pervertit l'idéal de nos père et se nourrit du scepticisme à l'égard de valeurs immortelles sur lesquelles étaient fondées nos sociétés)
- une conviction que les centres d'influence idéologique - médias, universités, institutions culturelles, sont envahis par la gauche, et qu'il faut créer des organismes de contre-subversion pour reconquérir l'hégémonie idéologique revient légitimement aux tenants des valeurs traditionnelles.

Sur le premier point, une solide tradition américaine affirme : "Ideas have conséquences" titre d'un ouvrage de 1948,de Richard M. Weaver, dont il est intéressant de rappeler qu'il a aussi mené des recherches sur la rhétorique et sur sa capacité de gagner des âmes. L'auteur, professeur à l'Université de Chicago, suggérait que le déclin des États-Unis provenait de l'influence du "nominalisme". Nominalisme n'est pas ici à prendre comme désignation d'une école de la scolastique médiévale, liée à Guillaume d'Occam ou à Abélard, et qui professait que les concepts ne sont que des désignations d'ensemble de réalités singulières.. Le nominalisme auquel s'attaque Weaver est plutôt à prendre au sens de relativisme ou de l'affaiblissement des valeurs traditionnelles au profit de l'individualisme éthique, du matérialisme, de l'égalitarisme, du consumérisme, etc. Le déclin de nos sociétés se manifestant surtout par le "Grand Stéropticon" qui serait l'idéologie ahurissante de la société de consommation. Dans un autre style, le philosophe américain Allan Bloom reprenait une thèse similaire dans son ouvrage  "the Closure of American Mind" (plus explicite que le titre français l"'Âme désarmée") où il attribue cette fois à un nietzschéisme de pacotille ("deviens ce que tu es") intégré par l'Université américaine la cause du déclin. Allan Bloom, disciple de Leo Strauss, préconisait comme Weaver un retour aux vérités éternelles qui flirte avec le platonisme. De façon générale les néoconservateurs aiment rappeler que leur action repose sur des principes intangibles exprimés dans la philosophie classique, dans la Bible et dans la Constitution américaine. Ils les opposent volontiers à toute forme d'historicisme ou de relativisme.

De telles théories ont eu un impact sur la pensée conservatrice et surtout néoconservatrice américaine. Retenons en cette notion d'une subversion et d'une contre subversion "par le haut" : c'est autour des principes mêmes, philosophiques et éthiques, que se livre le vrai combat. Certes, après lecture de ces best-sellers, le républicain moyen du Wyoming ne s'est pas précipité pour relire la République, mais l'influence des ces nostalgiques d'une philosophia perennis oubliée par notre époque décadente, ou plutôt occultée par la subversion culturelle. Traduit en termes simples, cela devient le slogan d'Heritage "power of ideas", impliquant à la fois que tout sépare conservateur et progressistes, à commencer par leurs visions du monde, et que la droite peut gagner la guerre des idées en rompant avec un certain anti intellectualisme qui a longtemps imprégné la vie politique américaine.

Aux raisons de fond de se tourner vers le think tanks -  le retour aux fondamentaux - s'ajoute un facteur historique et stratégique : les conservateurs se sont tournés vers les think tanks par nécessité. Après l'échec de Goldwater contre Johnson en 1964, beaucoup sont désemparés et considèrent la "Grande Société" avec sa politique keynésienne, le développement des administrations, voire le pouvoir d'une "nouvelle classe" profitant du système, mais aussi la contre-culture ambiante (hippies, pacifisme, drogue, sexualité et rock and roll) comme le comble de l'abomination. D'autres, comme les néoconservateurs venus "de gauche" et souvent proche de "Scoop Jackson" sont davantage motivés par des inquiétudes en politique étrangère. Bref, conservateurs ou néocons, beaucoup envisagent la nécessité d'une reconquête idéologique. Or la prédominance des idées "libérales" dans les Universités, les médias intellectuellement influents, et, pensent-ils au sein des élites dirigeantes, ne leur offre guère d'espace où s'exprimer hors quelques revues. Ils sont d'ailleurs persuadés que tous les médias sont "liberal biaised", faussés en faveur des idées de gauche.

L'arme et la nécessité

 C'est donc par la force des choses qu'ils se tournent vers la solution think tanks : ces instituts et fondations dont ils auront le contrôle et qu'ils sauront faire financer (puisqu'ils sont, eux, "business minded") serviront à la fois de médias pour faire connaître leur interprétation sur tout sujet d'importance et des médiations pour faire passer leur influence vers les dirigeants de demain. Un programme qu'ils réaliseront sous Reagan et sous Bush junior et que mesure le nombre de mesures législatives ou politiques adoptées par ces administrations et concoctées par des think tanks républicains, ou tout simplement la carrière de leurs membres dans la haute administration sous les présidents sympathisants. L'incroyable transformation des conservateurs, autrefois  mu presque uniquement par de réflexes de refus face à l'air du temps en armée hyper vitaminée pour la reconquête de l'hégémonie culturelle. Par ailleurs dans la mesure où le think tank est une institution privée, livrée à la concurrence, dont la gestion ne s'éloigne pas tant de celle d'une entreprise la mentalité républicaine s'adapte bien à cette forme d'organisation et d'initiative venue du secteur privé.
Ainsi les fondateurs d'Heritage, Weyrich et Feulner, qui se vantent d'avoir introduit de méthodes plus dynamiques dans le travail des think tanks : accélérer le processus de production de façon à ce que leurs suggestions arrivent le plus vite possible aux décideurs ou donner une telle attention à la forme de leur production (lisibilité, attractivité...).

 Qu'à certains égards le think tank puisse aussi fonctionner comme un lobby, comme une machine à proposer son argumentation et ses suggestions directement aux détenteurs de l'autorité ne gêne pas non plus beaucoup les partisans de la libre entreprise. Ils sont persuadés qu'ils excelleront en "fund raising" et en communication, ce qui se révélera vrai. Ces partisans du marché s'adaptent bien à la notion d'un "marché des idées" où il faut vaincre la concurrence par la qualité des produits mais aussi par le management efficace. La notion que les idées meuvent les peuples et que rien n'est totalement ou définitivement déterminé par l'économique ou le social leur convient parfaitement
Ils se sentent aussi à l'aise pour parler économie et géopolitique que leurs adversaires le sont sur le thème des droits civils et du Vietnam. Sans parler du fait que l'ère Reagan - interprétée comme la preuve que moins d'État produit plus de prospérité et que la fermeté paie en politique étrangère - leur donnent un formidable encouragement.

Du point de vue démocrate ou "de gauche", les choses sont infiniment plus simples. Elles peuvent se résumer en un réveil tardif suivi d'un processus d'apprentissage des stratégies adverses. Trop persuadés d'être dans le sens de l'Histoire ou trop confortés par l'illusion que tous les courants culturels allaient dans le bon sens tandis que les conservateurs en étaient restés à l'anti-intellectualisme des années 50, les démocrates ont appris par la défaite comme leurs adversaires quelques décennies plus tôt. Que la droite soit devenue le parti des idées - culturellement impensable pour beaucoup de démocrates de la côte Est -  peine à s'imposer. Dès les années 80, des analystes constatent bien t que les think tanks républicains se multiplient et prospèrent, mais surtout analysent leur technique. Les Républicains sont en train de créer la "Nouvelle nouvelle classe" explique par exemple Gregg Easterbrook dans un article de the Atlantic en 1986. Mais c'est vraiment sous les mandats de G.W. Bush que fleurissent les livres et les articles attribuant aux think tanks républicains un rôle majeur et analysant leurs techniques de lobbying intellectuel.

La création du Center for American Progress (CAP) en 2000, après la défaite électorale des démocrates est typique à cet égard : il s'agit visiblement d'une réaction à l'élection de G.W. Bush. À l'époque Ken Baer, ancien assistant Di vice,président Gore compare le rapport entre républicains et démocrates à la course aux missiles entre les eux superpuissances. Et encourage les démocrates à exploiter les talents en leur offrant des structures pour les accueillir. Les think tanks libéraux s'adaptent sans trop de problèmes aux nécessités de la communication.



Plutôt qu'à une séparation entre entre stratégie républicaine et stratégie démocrate, nous sommes confrontés à une division structurelle et fonctionnelle des think tanks et instituts de recherche américains. Celle-ci a d'ailleurs un nom en argot : la guerre des "wonks" et des "hacks", deux termes à peu près intraduisibles. Le Wonk (on peut parler d'un chercheur "wonk" ou d'un institut comme Brookings "plutôt wonk") est plutôt sérieux, plus "académique" voire "intello", orienté vers la production d'idées politiques. Le hack (rien à voir avec les hackers en informatique) est l'homme (ou la femme) de la communication et de l'influence, plus journaliste, plus soucieux de présenter ses propositions, voire d'agir comme un lobbyiste, que de glaner des citations en bas de page par les collègues. C'est presque la différence entre producteur et vendeur d'idées. Comme le fait remarquer un article de Bruce Reed datant de 2004 :"Enlevez les titres des professions ou le label des partis et vous trouverez deux sortes de gens à Washington : des hacks politiques et des wonks politiques. Les Hacks vont à Washington parce qu'ils s'ennuieraient mortellement partout ailleurs. Les wonks parce que nulle part ailleurs ils ne pourraient ennuyer autant de gens.Cette distinction s'étend au-delà des refuges pour hacks des campagnes politiques et des sociétés de consultants; bien au-delà des ghettos pour wonk de Dupont Circle.. Le hiatus entre Républicains et Démocrates n'est rien comparé à celui qui sépare hacks et wonks."


Et si tout se résumait au fond à la guerre de l'information/innovation contre la communication/influence ?



 Imprimer cette page