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Les think tanks et les figures de l'intellectuel

Le chercheur des think tanks pratique indéniablement une profession intellectuelle. Elle exige des diplômes (encore qu'une réputation et des publications puissent y suppléer), la capacité de retirer des idées générales à partir de la connaissance de faits, celle de formuler des propositions et prescriptions, la faculté de rédiger et de parler publiquement, une bibliographie, une visibilité médiatique et surtout le dessein de changer le monde (ou,au moins, d'améliorer la politique de son pays) grâce à la force de suggestion d'idées originales.
Pourtant cette évidence - ces gens vivent de leur jus de cerveau et exercent sur le "marché de idées - mérite d'être approfondie.
Surtout en France où l'on aime bien accoler un adjectif au substantif "intellectuel". On les dira volontiers de droite ou de gauche, critiques ou médiatiques... On s'étonne de leur silence, de leur soutien à telle cause ou de leur cécité sur tel crime, des tendances qui les agitent, des politiques qu'ils soutiennent ou des tribunes qu'ils désertent. Ou encore on en établit des palmarès, on s'inquiète de la perte de prestige des intellectuels français à moins que l'on ne dise qu'ils reviennent discrètement loin des projecteurs des médias et des bavardages des snobs parisiens. Visiblement, dans notre imaginaire national, ou du moins dans celui de la presse (le lecteur a pu reconnaître dans notre énumération quelques couvertures passées ou probables d'hebdomadaires), il existe une fonction de l'intellectuel aux contours indécis.

La définition par le Larousse «dont la vie est consacrée aux activités intellectuelles» pourrait s’appliquer aujourd’hui à la plupart des travailleurs qui manipulent bien davantage des symboles et des informations que des choses. Et, dans la vie courante, on qualifiera Untel d'intellectuel s'il aime les discussions abstraites, étale certaines lectures que d'autres trouvent absconses ou ennuyeuses, emploie des mots de plus de trois syllabes, va voir certains films, porte de lunettes...

Mais, l’intellectuel ne se définit ni par la taille ni par l’usage de son cerveau, ni par sa compétence en un domaine précis (philosophie, sciences humaines, lettres…) mais par sa volonté d’agir sur le monde par "influence". Telle est du moins l’acception qui s’est imposée au moment de l’affaire Dreyfus en même temps que le mot. Car, souvent, c'est en cessant de s'exprimer dans le domaine où l'on est sensé être compétent (remarquable sociologue, ethnologue spécialisé, archéologue de renom, romancier.. ) et en prononçant des jugements sur des des questions de justice, de libertés publiques, de changements sociétaux ou de politique étrangère que l'intellectuel se voit reconnu comme tel. Selon une phrase souvent citée de Sartre, l'intellectuel serait "celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas", c'est-à-dire celui qui rentabilise un capital de réputation ou d'autorité basée sur le talent et la connaissance dans un domaine où si l'on suit la logique démocratique, nous avons tous le même talent : nous indigner de ce qui est injuste, réclamer de nos gouvernants les actions qu'exige le bien commun.
Pour ne s'en tenir qu'à notre pays, il n'a pas manqué d'écrivains ou de philosophes désireux d'éclairer le peuple et prêchant une politique avec tout le poids de leur prestige (nous sommes le pays des Lumières). Il n'en a pas manqué non plus pour dénoncer des injustices (à commencer par Voltaire dans l'affaire Callas). Mais c'est au moment du fameux "j'accuse" de Zola que le vocable s'impose. Il s'impose d'ailleurs sous la plume des anti dreyfusards, camp où ne manquaient ni les écrivain, ni les professeurs, par la dénonciation, notamment par Barrès, du "parti intellectuel". Qualifié négativement (esprit fumeux et donneur de leçons, membre d'un groupe qui cherche à gagner en réputation et en pouvoir en manipulant l'opinion), ou admiré (conscience qui prend des risques pour dénoncer des injustices, rebelle au nom de valeurs éternelles de justice et de vérité contre les mensonges des puissants), l'intellectuel se révèle dans la confrontation avec son semblable au moins autant qu'avec le puissant. Par moment le rapport de forces est très inégal -il n'y avait pas beaucoup d'intellectuels pour la guerre du Vietnam ou contre l'avortement à certaines époques - mais il faut quand même soit que l'intellectuel puisse participer d'un grand match -Sartre contre Aron-, soit quil puisse fantasmer qu'il mène le combat de la Raison contre un clan puissant de menteurs et de sophistes.
Aux deux éléments bien repérés, la production de théories ou jugements et la volonté d'influencer, il en faut un troisième : un champ bataille où puisse se gagner ou se perdre la lutte pour l'opinion, champ qui est largement borné par les médias d'une époque. Donc aussi par leurs exigences techniques une controverse Sartre/Camus dans les Temps Modernes, trimestriel, n'est pas un plateau de télévision organisé dans la journée et ne récompense pas le même genre de talents.
Si l'intellectuel fait partie d'une catégorie sociale caractérisée moins par une pratique de la réflexion que par la volonté (et la possibilité matérielle) d'intervenir dans les affaires publiques, cette catégorie est fluctuante. En France au moins où l'on écrit beaucoup sur l'intellectuel, il n'est pas possible d'en parler sans en distinguer deux catégories au moins (généralement les bons et les mauvais ou les anciens et les modernes voire les naïfs et les comploteurs) et proclamer que les seconds menacent les premiers. L'intellectuel serait donc par nature une espèce en danger auquel, suivant les époques la passion nationaliste, la fascinations du totalitarisme, l'État corrupteur, les médias simplificateurs, la logique du marché ou le complot néo libéral voire néoconservateur risque de faire perdre son âme.

Très souvent, le discours sur l'intellectuel est dans le registre du regret et de la décadence. Sous sa forme la plus simple, il déplore qu'il n'y ait plus de maître à penser de la taille d'un Foucault ou d'un Lévi Strauss. Que la pensée française se povincialise et ne traite plus des "vrais débats". Ou encore, que la parole rares survivants d'une véritable tradition soient noyés sous le flot de l'insignifiance, du vite pensé ou du discours technique qui ne questionne jamais les présupposés de l'ordre établi.
Variantes du discours nostalgique : celui sur la dérive idéologique (l'intellectuel moderne serait désormais au service d'intérêts, généralement ceux des maîtres du monde libéral) ou encore la plainte contre la perversion techno-bureaucratique qui fait que seuls des savoirs spécialisés intéressent nos sociétés et que ce que l'intellectuel a à dire sur le Bien Commun n'intéresse plus personne (en tout cas pas les institutions ou les médias qui sacrent les maîtres à penser du moment).

Nous avions déjà évoqué la figure du grand inspirateur qui se rattache au philosophe-roi de Platon ou celle du "conseiller du Prince" donnant à l'homme d'action non des directions à suivre ou des plans de cités idéales à concrétiser, mais des avis sur les moyens de fins qu'il ne détermine plus ou sur les chances de succès de telle u telle stratégie. La troisième vision dominante de l'intellectuel critique, dénonçant l'injustice sans forcément fournir de remèdes au mal ni de propositions concrètes.
Dans ce triangle des Bermudes - utopique, technique, critique ou si l'on préfère prophète inspirateur, serviteur utile ou résistant, s'inscrivent à peu près toutes les visions de l'intellectuel surtout en France.

Difficile de parler de l'intellectuel et de ses multiples classifications sans songer à Gramsci et à la distinction qu'il établit entre l'intellectuel traditionnel et l'intellectuel organique, tous deux définis par leur position par rapport aux classes sociales. Ils ont pour fonction de produire les représentations mentales et les valeurs, globalement la superstructure politique et culturelle qui assure la domination d'une classe ou son renversement. La théorie de Gramsci présente un double intérêt. Pour les marxistes, elle tente d'expliquer, notamment par l'hégémonie idéologique, pourquoi la lutte des classes ne se déroule pas comme le prévoyait la théorie et pourquoi un certain état de développement des forces productrices en contradiction avec les modes de production ne garantit pas la révolution à tous les coups : par exemple la bourgeoisie peut exercer une hégémonie idéologique sur le prolétariat, hégémonie qui retarde ses révoltes. Second grand aspect de la théorie de Gramsci : si le pouvoir intellectuel possède une certaine autonomie, il s'exerce aussi dans un rapport conflictuel et "être" intellectuel, c'est moins exercer certaines opérations sur les idées que se placer dans une configuration de pouvoir disputé différent de l'autorité politique ou du pouvoir économique.
L'intellectuel traditionnel est le justificateur d'un ordre établi : son archétype est l'intellectuel d'Église lié à une société ancienne, mais aussi l'aristocratie de robe, des administrateurs, etc., savants, théoriciens, philosophes non ecclésiastiques au service d'un ordre hérité. L'intellectuel organique lié au destin d'une classe qui monte est celui qui produit les notions et la conscience de soi qui justifie dans le domaine des idées et des valeurs et stimule cette montée en puissance. L'intellectuel donne ainsi à un groupe social les outils abstraits qui l'aident à constituer son unité et à diriger sa volonté vers des objectifs qui lui paraissent justifiés. Plus précisément, Gramsci distingue des intellectuels organiques spécialisés qui fournissent des munitions intellectuelles à la classe ou à l'organisation de classe qu'ils soutiennent. dans un domaine particulier et d'autre part, des théoriciens capables de produire les doctrines générales synthétiques qui permettent finalement les révolution et qui peuvent susciter l'adhésion au-delà de la classe à laquelle il s'adressent.

Il existe des variantes historiques de la conception de l'intellectuel. Le «clerc» de Benda (d'après son livre "La trahison des clercs" de 1929) s'exprime au nom de valeurs statiques, abstraites, désintéressées (et ouvertement détachées de toute contingence pratique), voire contre ses intérêts ou ceux de son propre pays. C'est un spécialiste de l'Universel chargé d'une si haute mission morale qu'il ne doit en aucun cas se laisser dicter ses choix par sa nation, sa race, sa classe, sa position contingente, une illustration vivante de la sentence kantienne qui veut que l'on ne doive agir que selon des critères applicables universellement. Désormais le "clerc" représentera pour les uns, une figure idéalisée de l'intellectuel au-dessus de la mêlée (encore que les condamnations de Benda ne frappent que des intellectuels de droite), mais pour les autres un insupportable donneur de leçons imbu de sa supériorité stigmatisant la lâcheté des autres, mais n'assumant jamais les conséquences pratiques de sa bellevéthique des intentions.

Le clerc de Sartre (plaidoyer pour les intellectuels) engagé, toujours en situation entre dominants et dominés, ne pouvant "s'évader" ou fuir sa responsabiblité, même par le silence, pur produit de son temps, vivant sa contradiction (de l'Universel et du particulier, de son appartenance de classe et de son engagement) et la dépassant. L'intellectuel selon Aron ("L'opium des intellectuels"), victime des mythes du temps en est la contre-figure parfaite : il est par excellence fourrier des idéologies politiques qui «mêlent toujours, avec plus ou moins de bonheur des propositions de fait et des jugements de valeur».
L’intellectuel critique cher à l’école de Francfort est le dénonciateur du système et de l’idéologie dominante, même si sa protestation n’a qu’une valeur de témoignage moral. Dans le monde anglo-saxon, on parlera plus volontiers de "l'intellectuel public", celui qui se soucie des questions générales, tient un discours public de jugement ou de prescription et se préoccupe de vérités générales valables pour son temps. Il s'oppose ainsi à l'intellectuel "académique" qui produit du savoir dans son champ de spécialité.
Plus récemment, est apparu l’intellectuel médiatique, cumulant les avantages de l’universel, du général et du moral, tranchant de tout surtout sur les plateaux de télévision, généralement pour s’indigner et condamner. Quand ce n'est pas pour réclamer une guerre humanitaire.

Michel Foucault a diagnostiqué plus finement la fin de l'intellectuel généraliste («Pendant longtemps, l'intellectuel dit «de gauche» à pris la parole et s'est vu reconnaître le droit de parler en tant que maître de vérité et de justice. On l'écoutait ou il prétendait se faire écouter comme représentant de l'universel. Être intellectuel, c'était un peu être la conscience de tous»). Il tendrait à être remplacé par l'intellectuel «spécifique» qui travaille sur des secteurs précis de la vie sociale et reste capable, espère Foucault d'y mener des luttes ou d'éclairer la nécessité d'une révolte générale par des constats partiels dans son domaine de compétence où il constate des rapports de force.
Régis Debray définit les intellectuels comme «ensemble des personnes socialement fondées à publier une opinion individuelle concernant les affaires publiques indépendamment des procédures civiles régulières auxquelles sont astreints les citoyens ordinaires.» L'intellectuel se définirait donc par un pouvoir spécifique de se prononcer (et de prononcer un jugement souvent moral) sur les affaires du siècle. Et comme ce jugement est souvent sollicité par les médias sous forme de commentaire ou «d'éclairage» et «décryptage», ce seraient les usages et dispositifs de communication qui feraient l'intellectuel, plus que la spécificité ou la généralité de son activité. Pour citer un dernier auteur, Zygmunt Bauman
dans "La Décadence des intellectuels. Des législateurs aux interprètes" décrit un passage de l'intellectuel capable de produire des théories englobantes, interprétant le monde pour le transformer, à celui des interprètes de la postmodernité tentant d'apporter un peu de lisibilité dans un monde trop divers.
Parallèlement la frontière s'efface entre intellectuels habilités à dire le vrai et le bien et ceux que les anciens maîtres à penser auraient autrefois considérés comme des amuseurs : artistes "non créatifs" et autres représentants de la culture de masse. Ceux-ci se tenaient jadis dans une prudente neutralité et n’accédaient pas à l'honneur de délivrer un message Autrefois le titre d'intellectuel conférait le droit de donner son avis sur l’actualité et éventuellement de passer à la télévision. Bref, il n’y a pas une catégorie d’intellectuels dont il faudrait déplorer ou pas la crise ou la disparition, il y a des rapports de pouvoir intellectuel propre à chaque époque.

Comment classer l'intellectuel des think tanks dans ce catalogue ? Sa première caractéristique est d'avoir un champ de compétence spécifique (cf. Foucault), mais aussi un commanditaire. Ce dernier peut être un poseur de questions (par exemple l'armée américaine qui «demande» à la Rand quelle stratégie adopter en quel domaine) ou le think tank qui a des options politiques souvent affichées (ou qui reçoit de subventions qui ne sont peut-être pas désintéressés et certainement pas indifférentes à l'orientation des conclusions). Cela implique un rapport très particulier entre la productions théorique et un réel qu'elle est censée modeler.

Bien entendu, rien n'interdit au "think tanker" d'écrire demain le nouveau bréviaire des jeunes révoltés ou de passer son temps libre à militer ou à pétitionner, mais il le fait en quelque sorte en dehors de ses heures de travail.
S'il produit des idées à titre professionnel, il le fait :
- presque toujours en réponse à une question qu'il n'a pas posée
- collectivement ou, au moins, en se coordonnant avec des confrères et avec l'aide d'une administration qui le décharge de certaines tâches et a tout intérêt à promouvoir son travail
- sa réponse doit aboutir à une application pratique (le choix d'un politique efficace), en fonction de critères qu'il ne détermine pas
- il est sensé argumenter à partir des faits si possible vérifiables ; au minimum ne pas produire de pures abstractions

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