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Classement des think tanks

Pour la sixième année de suite, vient de paraître le "Global go to think tanks report" (année 2012) réalisé dans le cadre d'un programme de l'Université de Pennsylvanie, et qui est l'équivalent des Oscars ou du classement de Shangaï pour ces institutions de recherche et de conseil : un classement mondial avec multiples sous-catégories, établi au terme d'un long processus de consultations d'experts et d'acteurs de ce petit monde.



Petit monde est d'ailleurs une notion à relativiser, puisque le classement est fait sur la base d'une liste de 6.603 think tanks  de 180 pays, la France étant sensée avoir 177 think tanks repérés. Et, même si la majorité des think tanks (dans les 60%) sont américains  ou européens, ce n'est plus une institution caractéristique du nord.



Encore faut-il noter que rapport se veut sélectif : l'année précédente, il disait n'avoir retenu "que" 5.329 think tanks sur 25.000 propositions.



Un esprit soupçonneux pourrait remarquer que le classement met dans les toutes premières places des organisations comme Amnesty International ou Transparency que nous (et sans doute la plupart des lecteurs francophones) aurions plutôt classées parmi les ONG ou les organisations militantes internationales. L'impossibilité, que nous avons souvent discutée, de se mettre d'accord sur un critère incontestable du think tank est proverbiale.



Elle tient au fait qu'il n'y a pas de critère juridique universel, ni consensus des chercheurs sur le degré d'indépendance à l'égard des partis, des gouvernements ou des groupes d'intérêt, ni sur la nature de la production intellectuelle qui mérite de rentrer dans la catégorie.



On notera que le "Global go..." est rattaché à un programme significativement intitulé "think tanks et société civile"  et qu'il adopte une définitions assez large de ces " organisations de recherche et de préconisation sur les politiques publiques qui permettent aux décideurs et au public de prendre des décisions mieux informées sur les questions de politiques publiques" .



Tout le monde est à peu près d'accord sur le fait qu'ils concentrent de l'expertise sur des questions qui touchent aux décisions publiques, mais une fois dit cela, le problème reste entier. Certes, le think tanks agissent sur la réalité par les "idées", mais un essayiste, un prédicateur, un journaliste, un universitaire, un militant, un consultant, un intellectuel ou un simple individu se piquant de journalisme citoyen ou de débat en ligne fait peu ou prou la même chose. Il produit un discours qu'il croit de vérité et dont il espère qu'elle éclairera mieux des choix qui ont une incidence sur le bien commun. Et s'il le fait au sein d'un groupe, d'une association, d'une institution, d'une publication, d'un courant, d'un collectif etc., la différence est parfois subtile.



Mais, au-delà de ces taxinomies, il y a des facteurs objectifs qui font à la fois qu'il y a de plus en plus de think tanks ou assimilés et que le terme s'est tant popularisé que beaucoup sont tentés d'élargir la catégorie ou de se prévaloir du nom.



Pourquoi, au cours des dernières décennies, et partout dans le monde, fait-on appel à des experts en principe indépendants et  séparés des détenteurs de l'autorité politique pour inspirer cette dernière ?



Parmi les réponses, certaines semblent évidentes et renvoient à des facteurs objectifs liés à la mondialisation au sens large : la complexité et l'interrelation.



Si le  sort d'un pays dépend de facteurs économiques, écologiques ou autres qui peuvent se produire à l'autre bout de la planète, s'il participe d'une économie de l'information où l'innovation et la connexion avec des flux venus d'autres pays sont cruciales, si ses entreprises utilisent une technologie sans frontières, si sa politique intéresse des ONG internationales ou des multinationales.., il y a toutes les chances qu'il ait besoin d'un connaissance du monde ou des changements déterminants, connaissance que ne possède pas forcément son administration. La technicité des questions, le changement perpétuel et la nécessité d'anticiper sans cesse justifient une demande d'expertise mais aussi d'argumentation. Un gouvernement sous le regard des médias internationaux, des organisations internationales et des réseaux sociaux peut difficilement, sauf à s'isoler du reste du monde, éviter de justifier ses actes, si possible avec des chiffres et de puiser sa légitimité dans un argumentaire para-scientifique sensé dire le vrai.



À toutes les raisons objectives de rechercher des "solutions" basées sur une "connaissance" pluridisciplinaire, complexe et changeante, s'ajoutent des motifs subjectifs pour ne pas dire idéologiques au sens large. Ils poussent les décideurs à faire confiance à des institutions techniquement compétentes issues de la société civile. Une série d'évidences que partagent les élites politiques mondiales militent pour cette "résolution des problèmes" liés à la mondialisation dans un cadre qui soit neutre, voire postidéologique comme le think tank. La référence à une gouvernance fonctionnant par consensus et discussion, la conviction que l'action politique est déterminée par des facteurs transnationaux sur lesquels un seul gouvernement n'a guère de prise, la réticence générale à utiliser une autorité sans complexe, le culte de la communication, la volonté affichée d'associer des forces "sociétales" et leurs "demandes" à la gestion du pouvoir, une certaine modestie intellectuelle qui réfute les utopies comme potentiellement dangereuses et ne se prévaut plus d'aucune science d'État comme a pu l'être le marxismes, peut-être le sentiment d'avoir atteint une forme politique sinon indépassable,  du moins la moins pire possible,..., autant d'attitudes communes chez les dirigeants occidentaux ou formés à l'occidentale. Toutes militent pour le recours à l'expert, bien plus proche du "conseiller du prince" que de la figure du "philosophe roi" (producteur de systèmes abstraits qu'il ferait mettre en œuvre par des disciples) ou de l'intellectuel "critique" (avec son éternelle plainte au nom de valeurs universelles bafouées, mais ne s'associant jamais à l'exercice du pouvoir). Moins le pouvoir d'État croit en sa puissance limitée par le force des choses, la multiplicité des acteurs, et la concurrence des expressions "citoyennes" (en dehors des partis, en principe voués à exercer ledit pouvoir d'État)) plus il  a besoin d'argumentaires à présenter dans l'espace public.`



Par ailleurs, il existe justement un espace à mi-chemin entre celui du journalisme et celui de la science tels qu'on les entendait autrefois, un espace largement produit par des technologies numériques (médias et réseaux sociaux p. e.) qui est celui du commentaire d'un réel à décrypter parce que perpétuellement surprenant au le prisme de l'actualité. Dans un monde où tout un chacun peut en quelques clics faire part de son commentaire ou de son analyse et où tout collectif peut se doter de son espace d'expression, le discours "estampillé" des think tanks est à la fois facilité (il est plus facile d'influencer à travers son site qu'en créant sa collection de livres) et valorisé (un "rapport d'une insitution" garde de l'ancien prestige de l'écrit).



Bien entendu, il y a un prix à payer pour tous ces avantages du think tank (y compris le prix financier : penser coûte et il faut bien des subventions pour faire tourner ces machines de plus en plus nombreuses et concurentielles). La tendance à la multiplication des think tanks va forcément trouver ses limites. Mais pour le moment, la floraison des centres de recherche et d'influence reste un des phénomènes les plus significatifs de l'évolution des démocraties.




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