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État et cyber 1

Traditionnellement l'État est considéré comme le détenteur de l'autorité politique suprême qui s'exerce sur une population dans les limites d'un territoire. Or, depuis plus de deux décennies que l'on spécule sur le sujet, tout débat portant sur l'impact de ce qui fut nommé au fil des années télématique, nouvelles technologies de l'information et de la communication, autoroutes de l'information, Net, Web 2.0 ou simplement "numérique" ou "réseaux"... se heurte à l'ambiguité du rapport entre politique et technologique.



L'utopie et le cauchemar



D'un côté, une littérature futurologique annonçait sinon le dépérissement de l'État face à l'explosion des moyens de communication, du moins le triomphe sur les organisations traditionnelles de l'individu communiquant, autonome et auto-organisé via les médias sociaux. Les bureaucraties incapables de contrôler les flux transfrontaliers et dépassées par l'initiative des foules s'emparant de l'espace public seraient comme obsolètes.



Inutile de dire combien l'enthousiasme des premières semaines du printemps arabe de 2011 et son culte des "révoltes 2.0" ont nourri ce discours. Avant les déceptions que l'on sait. Cette vision libertaire et optimiste postule que les réseaux affranchissent des rapports de pouvoir et instaurant une égalité réelle entre tous ("ne haissez pas les médias, devenez les médias"). Pourtant, le vrai pouvoir, celui d'attirer l'attention d'autrui, de le persuader, voire le pouvoir de le contraindre ou de lui "acheter" son "temps de cerveau "ou son consentement se sont plutôt déplacés qu'annulés.



De l'autre côté, le mythe de Big Brother entretient des craintes persistantes : la surveillance générale des individus dont la moindre connexion ou transaction est enregistrée quelque part. Et cela nourrit toutes les théories de la conspiration étatique ou les appels à une insurrection en ligne permanente. Mais aussi un puissant mouvement de contre-pouvoir des ONG et d'activistes parfois un peu hackers qui placent l'État sous surveillance, quand ils ne "punissent" pas l'opacité du pouvoir à la façon de Wikileaks.



Dans les régimes autoritaires les rapports du pouvoir avec Internet semblent aussi simples qu'ouvertement conflictuels. Les autocraties seraient confrontées, dit-on souvent, au dilemme du dictateur. Ou bien elles favorisent les nouvelles technologies pour en retirer des bénéfices en termes de modernisation économique ou culturelle mais au risque de voir se développer des cyberdissidences. Ou bien elles cherchent à contrôler un Net national soumis à leur souveraineté et protégé contre les influences extérieures, mais perdent les avantages de l'ouverture au monde. Beaucoup soulignent l'incapacité de faire arrêter des bits électroniques (donc des informations) par des douaniers. Il n'y a pas si longtemps, ce sont les ondes cathodiques que n'arrêtait pas le Rideau de Fer à qui l'on prêtait un pouvoir subversif et libérateur.



L'exemple chinois nous démontre notamment que les choses ne sont pas si simples. Bénéficiant de l'avantage de sa taille, de sa langue et de sa stratégie en amont (avoir su se doter de technologies nationales, susciter des concurrents nationaux de Google, Twitter et autres), la Chine a démenti une supposée loi de l'Histoire selon laquelle les murs et les censures seraient abattus par la seule force des électrons. Plus généralement, la compétition reste ouverte entre les technologies de contrôle, surveillance ou propagande et d'atures technologies dites de libération orientées vers l'expression des individus et la surveillance des pouvoirs par la base.



Plutôt que de bouleverser les règles de conquête du pouvoir ou de rendre ce pouvoir inutile, les nouveaux modes de circulation et traitement de l'information renvoient à la nature de ce pouvoir. La philosophie occidentale en a donné des définitions qui mettent en exergue sa généralité (il concerne toutes les affaires de toute une société), sa supériorité (il est celui qui permet aux autres d’exister) et sa létalité potentielle (il a à voir avec la mort « juste » que ce soit à la guerre ou comme sanction). Dans ces trois dimensions le numérique provoque des reconfigurations.



Le nouveau pouvoir technico-économique



Mais penser le rapport État / Internet comme une opposition entre l'instance de contrôle plus ou moins dépassée par la logique technique et, d'autre part, une société civile planétaire des individus est réducteur. Ce rapport passe aussi par l'intermédiaire d'acteurs économiques et recompose une logique de puissance. Les grandes compagnies du Net (plates-formes, fournisseurs d'accès, créateurs de normes, de technologies, etc..) jouent un rôle qui n'est pas sans évoquer celui des grandes compagnies des Indes dans l'Europe du XVII° et XVIII° : tantôt alliée, tantôt rivales de l'État Nation, tantôt indifférentes à ses lois. Celui qui possède un bien immatériel comme un algorithme de référencement, un protocole, un brevet, une image ou une notoriété planétaires n'entretient plus les mêmes rapports avec le politique que celui qui ouvre des usines.



Prenons l'exemple dans l'actualité : la négociation entre Éric Schmidt président de Google et François Hollande qui a abouti à une subvention de 60 millions d'euros versée par firme américaine à la presse française.



Sans entrer dans le débat de fond sur la "lex Google" qui a été ainsi évitée, ni spéculer sur la contrainte effective que pourraient exercer les autorités françaises sur la multinationale, on mesure qu'implique un tel rapport de force entre l'homme qui représente des millions de citoyens et celui qui génère des milliards de clics.



Une organisation comme Google a tout à la fois :



- un pouvoir inédit : celui d'attirer l'attention sur l'information plutôt que de la produire et de dire à des milliards de gens ce à quoi il est important qu'ils pensent (plutôt que ce qu'ils devraient penser)



- une idéologie vague mais explicite, celle du "don't be evil" (ne soyez pas mauvais, i.e. gagnez de l'argent dans faire de mal) et qui inspire la lutte contre les idées "extrémistes" (menée par son think tank, Google Ideas) ou encore le soutien aux révolutions démocratiques arabes (à travers les missions de Jared Cohen ou l'action de Waled Ghonim en Égypte, par exemple)



- une proximité assumée avec l'administration Obama



- une capacité de lobbying et de contre-pouvoir qui s'est manifesté notamment au moment du rejet des lois Sopa et Pipa aux USA



- une pratique de la négociation avec les États : que l'on se souvienne : Google accepte en 2006 de censurer ses recherches en Chine continentale pour pénétrer ce marché, puis, en 2010, menace Pékin de se retirer en riposte à des attaques de hackers chinois et/ou des manœuvres de cyberespionnage, est soutenu par Hillary Clinton dans sa lutte symbolique pour le "droite de l'homme de connecter", cède finalement aux autorités chinoises pour garder sa licence, etc..



- une faculté suprême d'incarner l'idée de softpower : une certaine séduction, la diffusion de modèles de pensée, l'attractivité d'un type de société. Donc de l'influence. Et une faculté proportionnelle de susciter une animosité idéologique ou politique chez ceux qui voient en Google le symbole même de l'impérialisme numérique.



De façon plus générale et au-delà de leur poids économique, et au-delà de ses nouvelles obligations de protection de ses citoyens (liées aux questions d'accès aux données, de droit intellectuel, d'identité ou d'anonymat numérique, et autres...) un gouvernement a de multiples raisons d'entrer en rapport avec les grandes compagnies du Web (producteurs d'équipements et logiciels, opérateurs et fournisseurs d'accès, intermédiaires fournissant outils de recherche et de mise en réseau, producteurs de contenu....



L'État peut en effet considérer Internet



- comme un outil de contrôle idéologique de sa population (éventuellement en achetant des technologies de surveillance, traçage et interception)



- mais aussi comme un espace où trouver des alliés pour une politique du numérique, voire pour combattre des adversaires (on songe ici aux États-Unis luttant contre Wikileaks ou Megaupload, obtenant la suppression d'adresses Internet, la fermeture des comptes et de systèmes de payement, la suppression des adresses de sites, le retrait de contenus, etc. et cela en sollicitant des sociétés dont le siège social est aux USA )



- également comme un champ où exercer une action d'influence par la e-diplomatie, l'expression en ligne d'un discours légitimant sa politique, l'amélioration de son image de marque, l'aide technique et politique aux cyberdissidents dans des pays adverses, ou au contraire la lutte contre des adversaires idéologiques ou politiques.



- sans oublier les négociations internationales autour du thème de la gouvernance du cyberespace...


À SUIVRE

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