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Médias et médiations

Médias et médiation ? Un tel intitulé évoque ces défis de normaliens qui consistent à traiter un sujet absurde comme « Ontologie et déontologie » pourvu qu’il présente une assonance amusante. Pourtant, à y regarder de plus près, l’affaire mérite considération.

Du fait de l’étymologie d’abord. Mediare d’où vient médiation signifie « être au milieu, s’interposer » comme medium milieu, qui donne notre médias (via l’anglais mass media utilisé dès 1923 : les vecteurs et techniques de diffusion massive de l’information). Par la suite, outre un accent aigu, média a pris un sens plus large et recouvre tout système matériel et organisationnel par où peut passer un message articulé et pas forcément d’un émetteur unique vers une « masse » de récepteurs.

Un milieu suppose d’une part une certaine distance entre deux éléments ou deux personnes au moins (elles ne sont donc pas dans un rapport immédiat, direct), d’autre part que ledit milieu fasse communiquer : par lui, il transite quelque chose.
Ces deux notions, faire distance et faire circuler, se retrouvent dans les pratiques de la médiation de type judiciaire. Le médiateur s'intercale entre les parties, les empêche de se situer dans un rapport frontal. Il atténue par interposition. Par ailleurs, il est accoucheur ou traducteur et fait passer messages et demandes, les formule de façon acceptable pour l’autre. Il transforme en accord, compromis ou synergie ce qui était auparavant différend et contradiction.

Les médias comme milieu

Mais les médias ? Certes ils distribuent des messages – informatifs, distractifs, éducatifs – à des publics. Leur définition habituelle les confond quasiment avec des "moyens de communication".

Dans le cas des médias de masses, la propagation se fait dans le sens un vers tous. Le message descend d’un groupe de professionnels de la production, de la mise en scène et de la sélection – qu’il s’agisse de nouvelles ou de spectacles -vers des audiences vastes, dispersées et souvent indistinctes…
Mais cette vision des médias comme « arrosoirs à messages » est réductrice. Un média fait bien d’autres choses que de répandre des discours et des images.

Il remplit :
- une fonction mémoire (les médias gardent la trace de certaines informations, pas d’autres, ils forment les archives du futur),
- une fonction pyramide (ils décident quel thème, quelle œuvre, quel personnage apparaît ou est important…)
- une fonction agora (ils sont le lieu ou s’affrontent des idées, des courants esthétiques ou autres, des représentations mentales),
- une fonction partage (ils nous permettent de nous référer aux mêmes spectacles, aux mêmes textes, aux mêmes imaginaires communs),
- une fonction longue-vue (ils nous rapprochent du monde, nous permettent d’éprouver à distance et/ou en différé des expériences auxquelles nous n’avons pas accès directement), etc. La dernière fonction n’est sans doute pas la moins importante dans la mesure où nous faisons partie des premières générations dont la connaissance du monde (au sens le plus trivial : les idées et images que nous avons dans la tête) est majoritairement médiatique - et donc médiatisée - par rapport à nos expériences directes.

Toutes ces fonctions – et nous en avons sans doute oubliées – en supposent une, complémentaire, la fonction miroir. Les médias nous aident à nous connaître ou à nous reconnaître en tant que jeunes, vieux, banlieusards, gens de droit ou de gauche, Français, Européens… Ces catégories ne prennent souvent figure qu’à travers leur représentation, notamment sur les écrans de télévision. Sondés, interrogés directement (sous forme de micro trottoir par exemple), suppliés sans cesse d’être interactifs (posez vos questions, envoyez des SMS, allez sur notre site, ouvrez votre blog, appelez à l’antenne…), inlassablement évoqués et mis en scène (les Français pensent ceci, les jeunes éprouvent cela), invités à produire du feed-back, priés de cesser d’être passifs (c’est important, vous êtes concernés, c’est en direct, l’Histoire se fait devant vous…), sollicités par des techniques d’expression (forums et sites, messages ou photos numériques que nous pouvons instantanément aux médias comme ce fut le cas pour des milliers de gens lors des attentats du 7 Juillet 2005 à Londres), sommes nous encore des « récepteurs » ? Dans tous les cas les médias de contact semblent l’emporter sur les médias de spectacle.

Apaisement et identité


Pour autant, sont-ils de bons médiateurs ? Il est significatif que chaque nouveau moyen de communication réactive la même controverse : va-t-il apaiser les tensions ou susciter des affrontements ?
Dès les débuts du cinéma, les optimistes annonçaient que, grâce à ce merveilleux instrument, les peuples se connaîtraient et ne pourraient donc plus se haïr. Il ne fallut pas longtemps pour découvrir que le cinéma est aussi le lieu de la « projection nationale », selon l’heureuse expression de J.M. Frodon. Au début de la première guerre mondiale, les autorités allemandes ont songé à l’interdire parce qu’il « amollissait » les spectateurs, quelques années plus tard, on l’accusait de propager la violence… Aujourd’hui, nous pouvons transposer la controverse à propos d’Internet. Ici les technophiles : grâce au réseau, chacun pourra s’exprimer, la démocratie s’approfondira et la violence reculera. Là les technophobes : sur Internet tous les discours de haine peuvent s’épanouir et le lien social se délite.

Est-ce une affaire de contenu ? Suffirait-il que les médias véhiculent des discours humanistes et de tolérance ou ne présentent que des images apaisées et riantes ? Il faut une bonne dose de naïveté pour le croire. La réponse doit tenir compte à la fois de la dimension technologique et collective de l’usage des médias.

Ainsi, McLuhan pensait que la radio ce « tam-tam tribal » capable d’engager en profondeur ses auditeurs, bref médium « chaud » favorisait les paroles brûlantes, les enthousiasmes collectifs et les personnages surexcités comme le sénateur McCarthy, voire même Hitler. On cite souvent sa phrase « Hitler aurait rapidement disparu si la télévision était apparue à une vaste échelle pendant son règne. Et eût-elle existé auparavant qu’il n’y aurait pas eu d’Hitler du tout. ».
Si l’on entend par là que plus personne ne s’exprimerait aujourd’hui sur un plateau de télévision « comme Hitler », et qu’à l’écran il faut être « cool » avec un langage « soft » - alors qu’au Rwanda ou en Bosnie des radios ont pu appeler ouvertement au massacre -, alors l’auteur de La galaxie Gutenberg a sans doute raison. La télévision est-elle «par nature » pacifiante ? L’avènement de la politique spectacle, la transformation de tout querelle en « débat » de société qui se traite sur un plateau, entre experts et gens représentatifs selon un rituel, mais aussi la tendance générale de la TV à s’intéresser à l’humain, à montrer la souffrance et les « problème des gens », sa capacité à être sur tous les théâtres de conflit pour nous en faire partager l’horreur, tout cela ne plaide-t-il pas dans le même sens ?
Pourtant (hors les cas exceptionnels de « médias de la haine » comme la télévision du Hezbollah, al-Manar) la télévision peut contribuer à d’autres contagions. Y compris sous une forme mimétique voire compétitive. Les récents événements des banlieues françaises ont montré comment le désir de « passer à la télé » ou de battre le record de voitures brûlées de la bande voisine peut jouer en ce sens
Mais l’effet peut être plus pervers. Si l’écran est une loupe qui nous montre des humains à qui nous pouvons nous identifier, surtout quand ils souffrent et que nous pouvons compatir de notre fauteuil, cela institue aussi une sorte d’égalité. Égalité entre le proche et le lointain, la victime du tsunami là-bas et celle d’une arrestation arbitraire ici (en attendant les nouvelles du foot et la page de publicité) Tout semble équivalent sauf peut-être pour ceux qui s’identifient à une souffrance particulière et s’impliquent dans un différend.

Car tel est le paradoxe de la victime : l’image incite facilement à se reconnaître dans une communauté humiliée ou persécutée, fut-ce de façon totalement symbolique (voir la façon dont le public arabo-musulman d’al Jazeera tend à se projeter dans l’image du Palestinien ou de l’Irakien). Mais qui intègre une souffrance, et accepte une identité traumatique adopte la querelle d’une communauté. Et partant souvent ses ennemis.

Reproduire et reconnaître

La question de la violence collective renvoie donc à celle de l’identité et par là au second volet de la médiation. Comment les médias permettent-ils aux communautés de se reconnaître et de s’exprimer ? Mal sans doute si nous reprenons l’exemple récent des banlieues. Plus les caméras se rapprochent des acteurs avec un discours lénifiant (Ne pas faire d’amalgame, ne pas stigmatiser, favoriser le dialogue, comprendre la frustration), plus ceux-ci répètent qu’ils ne s’identifient pas l’image du « jeune » violent, inoccupé, fumeur de shit…

Symptôme révélateur : les médias tendent à se doter de leur propre médiateur, sorte d’ombudsman entre le public et la rédaction, comme celui du Monde ou de France 2. Or que disent justement les lecteurs ou les auditeurs ?. Outre des rectifications de faits (voire des fautes de français), ils présentent leurs critiques au nom de la représentativité : on parle trop de ceci et pas assez de cela, on montre trop ce qui va mal dans tel pays ou tel secteur, la présentation des faits est sélective et biaisée, l’image est faussée etc ; Et souvent ils reprochent aux médias d’être ici des éléments aggravants (ils stigmatisent telle ou telle catégorie), là des narcotiques (ils nous endorment et nous font oublier les vrais problèmes)..

Il faudrait en somme que les médias soient de bons reflets des réalités et des demandes sociales et politiques. De bons miroirs ? Mais la métaphore est trompeuse: les médias produisent la réalité autant qu’ils la reproduisent : ils abondent en ce que D..Boorstin appelait des pseudo-événements mis en scène pour être vus et connus.

Où passe la frontière entre bonne et la mauvaise « médiation médiatique » ? C’est sans doute celle qui sépare le stéréotype du symbole. Le premier nous rend prisonniers du collectif, le second s’enrichit de l’apport de chacun et lui permet de partager avec autrui. Une ligne de partage que nous devons constamment réinventer et dont aucune technique ne garantit la pérennité.

 La société de stratégie
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