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Censure préalable de Twitter en France ?

Intéressant débat dans le Guardian à propos de la liberté d'expression sur les réseaux sociaux. Il commence par un article de Jason Farago approuvant Najat Vallaud-Belkacem et sa demande de censure de Twitter, regrettant même que des pays comme les États-Unis soient permissifs en matière de discours de haine. Un article de ce genre est à peu près aussi fréquent dans la presse anglo-saxonne de gauche qu'un billet dans Libération défendant la possession de fusils d'assaut aux USA au nom du premier amendement.



Réponse immédiate de Glenn Greenwald, également dans le Guardian : il s'étonne qu'un journaliste approuve une restriction à la liberté d'expression et rappelant que "peu d'idées ont fait autant de dommage au cours de l'histoire que le fait de permettre aux gouvernements de criminaliser les opinions qu'ils n'aiment pas".



Rappelons qu'à la suite de la floraison de tweets autour des thèmes "#simonfilsestgay ou #unbonjuif ou encore #simafilleramèneunnoir, notre ministre des Droits de la Femme a rappelé que les propos racistes et homophobes qui s'étaient exprimés à cette occasion relevaient de la provocation à la haine ou à la violence à l'égard d'un groupe en raison de son appartenance à une ethnie ou d'une orientation sexuelle et qu'ils étaient réprimés par la loi française (et à l'époque, le tweet #sijetaisNazi n'était pas encore apparu). NVB  avait alors demandé à Twitter d'une part de retirer les textes litigieux, d'autre part de mettre en place des mécanismes pour prévenir de telles infractions. Elle proposait du moins d'entamer à ce sujet des négociations qui ont été reportées.



La justification classique de la ministre est que certains propos ne sont pas des idées, mais des incitations et qu'ils produisent un dommage sur ceux qu'ils visent, équivalant à des persécutions ou une souffrance : de tels messages représenteraient notamment un danger pour les jeunes homosexuels qui ont un taux de suicide particulièrement élevé.



La causalité invoquée mériterait d'être examiné plus à fond. Il est possible que l'homophobie ou les railleries de leurs camarades incitent un certain nombre de gamins à se suicider (et que ce ne soit pas l'inverse : à savoir un trouble psychologique profond qui les pousse à la fois à hésiter sur leur sexualité et à avoir des tendances suicidaires). Mais quand bien même la chose serait scientifiquement démontrée, il resterait à démontrer que les Tweets ont cet effet pousse-au-crime ou cette faculté de provoquer souffrance insupportable que n'auraient pas la Bible ou le Coran où les péchés de Sodome et Gomorrhe ne sont pas exactement présentés sous un jour favorable, mais que personne ne songe à interdire à titre prophylactique . Dans un autre registre : faut-il interdire "la cage aux folles" ?



Les faits eux-mêmes demanderaient aussi à être mieux établis. Si lecteur fait l'expérience de rechercher sur Twitter des messages qui constituent de vrais délits, et tapent un des hastags incrimisés il risque de trouver des milliers de commentaires sur l'affaire, la plupart scandalisés, antiracistes et stigmatisant les antisémites, les homophobes ou les crétins (au risque de les pousser au suicide ? Cf plus haut). Beaucoup de textes sont en anglais parlent surtout de NVB et s'interrogent sur les limites de la liberté d'expression (thème difficiles à commenter en profondeur en moins de 140 signes). Pas mal de controverses également pour savoir si les tweets supposés anti-noirs ont suscité beaucoup moins que les tweets antisémites.



En cherchant bien ont trouvera  un certain Ahmed qui se plaint d'avoir été convoqué par la police pour tweets racistes ou des liens pour dénoncer des actes ou des contenus à caractère raciste.. Au final, si vous êtes très obstiné, vous parviendrez peut-être à des messages qui contiennent quelques plaisanteries stupides sur les narines des noirs, les fours ou les oisraux qui font "cui, cui", dont on peut sérieusement se demander s'ils sont aux X° degré ou s'ils ont été produits par des ados analphabètes. Dans ces océans de littérature, celui qui est capable de trouver un message de 140 signes qui l'a,traîne irrésistiblement aux ratonnades ou à la chasse aux pédés, serait d'une faiblesse psychologique inversement proportionnelle à ses fabuleuses capacités de veilleur et de documentaliste. Ceux qui croient de que de simples plaisanteries de très mauvais goût peuvent produire cet effet devraient envisager la fermeture des bistrots ou des cours de récréation car il s'y dit pire tous les jours. Y compris sur les blondes et les curés.



Ceci dit, est-il vrai que l'on peut tout dire sur Twitter ? Rappelons qu'au début de l'année 2012, le blog officiel de la compagnie avait annoncé qu'il pourrait censurer certains Tweets contrevenant à une législation locale, mais uniquement dans le pays concerné.



Certes, personne ne peut matériellement « modérer » Twitter en amont par exemple. Une enquête  peut y être complexe (surtout si le propriétaire du compte Twitter a pris la précaution de « s’anonymiser » dès son inscription). Mais après coup ?



Pour prendre un exemple récent, un étudiant britannique auteur d’un Tweet raciste contre un joueur de football a été arrêté sur dénonciation d’utilisateurs et condamné à 56 jours de prison ; la police britannique enquête sur un cas similaire de Tweets contre des joueurs de l’équipe du Royaume-Uni. Les jeux olympiques de Londres ont déchaîné des passions sportives (critiques d’athlètes ou de commentateurs, avec parfois des publications d’adresses personnelles, diffamation, injures) mais aussi les passions nationalistes voire raciales  et des affaires similaires s’étaient conclues par des sanctions : arrestations, renvoi d’athlètes ou simplement comptes suspendus. De la même façon, en octobre dernier un compte néo-nazi a été suspendu sur Twitter à la demande d'un tribunal.



Il n’est donc pas vrai que les réseaux sociaux soient des espaces d’expression ou tout peut se dire et où aucune répression n’est possible (au moins pour des cas médiatisés et assez rares pour être gérables). Et, du reste personne ne pense à demander que les lois sur l'injure et la diffamation ne s'appliquent pas après coup à des propos publiés en ligne.



Le problème de fond est celui de la censure préalable que veut établir Mme Viaut-Belkacem, même si la chose est dite de façon un peu euphémique (une concertation avec Twitter pour trouver des moyens préventifs dans l'intérêt du public, cela sonne mieux).



Nous sommes  dans un débat où s'affrontent des arguments classiques :



- d'un côté les partisans de la liberté d'expression se réclament de l'argument de la pente savonneuse : si vous interdisez aujourd'hui les discours homophobes, pourquoi pas demain les discours islamophobes ? ou cathophobes ? Ou anti-sionistes (la frontière entre anti-sionisme et anti-sémitisme est elle plus claire que celle qui sépare "discours de haine" de "critique violente") ? ou les plaisanteries sur les obèses qui se suicident sans doute aussi ? Ou l'apologie de la fraude et de l'exil fiscal ?



Et comment critiquer demain un gouvernement autoritaire qui interdira les discours de l'opposition comme appels au terrorisme, incitation à la violence, haine de la Nation ? Après tout, même ben Ali et Moubarak n'avaient pas osé demander à Twitter de censurer ainsi les opposants en amont, mais si l'exemple vient d'un pays réputé démocratique ?



- en face l'argument classique : personne ne permettrait de crier "au feu" dans une salle de spectacle bondée. Donc les propos particulièrement nauséabonds et qui auraient un effet équivalent celui une violence (p.e. de pousser au suicide) ne ressortiraient pas du domaine des idées.



Pour la petit histoire on rappellera que c'était l'argument dont se réclamaient les fameuses lois dites "scélérates" de 1892 et 1893 réprimant la propagande anarchiste et la complicité intellectuelle : la théorie anarchistes n'est pas une idée politique, c'est un crime de droit commun.



Et s'il faut prendre un risque, le quel préférez vous ? Celui du pouvoir magique d'un tweet ignominieux sur les âmes ou celui d'un gouvernement qui décide ce que vous avez le droit de lire ?


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