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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Innocence des Musulmans et stratégies de tension
À nouveau des images tuent, ou plutôt, elles incitent à tuer. À nouveau des images tuent, ou plutôt, elles incitent à tuer. Un mécanisme qui rappelle l'affaire des
caricatures de Mahomet
au Danemark (là aussi plusieurs morts dans les émeutes qui ont suivi) ou celui qui a conduit à l'assassinat du réalisateur hollandais Theo Van Gogh..
Tout le monde est d’accord sur un point. Le film est exécrable avec des transparences, des acteurs non arabes à fort accent yankee portant des peignoirs de bain et des fausses barbes en étoupe. Mahomet y présenté comme gigolo, batard, pédophile, demeuré, etc, histoire de démontrer que le mal présent provient de la doctrine, et de la psychologie non moins perverses de son fondateur.
Chacun l'a compris : ceux qui ont produit ce film l'on fait en vue d’un effet de provocation maximum (stratégie indirecte dont le but est de susciter une réaction violente chez ceux que l’on vise, de les pousser à la faute et de les obliger ainsi à révéler leur “vrai visage”). Sur le fond, peu importe que les instigateurs de l'opération soient des Américains islamophobes, des Israéliens ultra-sionistes ou des ultras coptes égyptiens (le film commence par la description de massacre de coptes en Égypte et risque d'ailleurs d'en provoquer de nouveaux par un mécanisme auto-réalisateur). Ou d'une alliance de membres extrémistes des trois catégories. Dans tous les cas, ce sont des gens qui voulaient démontrer quelque chose : que les "foules arabes" sont violentes, fanatiques par nature et veulent détruire notre monde. Donc que tous les efforts de conciliation d'Obama, le dialogue des civilisations, le printemps arabe ou la chute des dictateurs n'y changent rien. Face à l'Islam qui nous hait, il faut se défendre, disent-ils. Argument bien connu : face à l'affaire de la petite chrétienne pakistanaise menacée de la peine de mort, personne n'a brûlé le consulat du Pakistan. Et quand Charlie Hebdo fait un dessin sur la sexualité du pape, les Italiens ne s'en prennent pas à notre ambassade de la place Farnèse.
Mais ceux qui arment les manifestants en colère sont tout aussi coupables. Et ils jouent sur un abominable syllogisme : puisque ce film “l’innocence des musulmans” qui blesse nos convictions les plus sacrées vient d’Amérique ce film “est” l’Amérique. Il exprime la quintessence de la haine qu’éprouvent tous les Juifs et les Chrétiens à notre égard. Les pays où l’on permet d’elles abominations sont aussi responsables que ceux qui les commettent. De leur côté, les islamistes pensent avoir là la preuve que tous les Américains, et sans doute les Européens, sont fanatiques, dominateurs par nature et persécutent l'islam... Face à l'Occident qui est par nature ennemi, il faut se défendre.
Nous sommes devant une stratégie de tension où deux extrêmes avec leurs deux discours essentialistes tirent (ou escomptent) des avantages de la radicalisation : les uns espérent qu'en voyant le film et, surtout les réactions des musulmans, les peuples et les gouvernements réaliseront le péril islamique (et non islamiste). Les autres escomptent qu'en constatant la haine qu'éprouvent les Occidentaux à leur égard (et si possible la complicité des gouvernements arabes trop modérés), les vrais musulmans vont comprendre qui est l'ennemi

Le plus nouveau dans cette affaire est sans doute le rôle de la technologie. On se souvient de la dépêche de Hearst au moment de la guerre de Cuba, écrivant à un de ses journalistes "Fournissez le reportage, je vous fournirai la guerre". Il fut un temps où, pour faire une énorme provocation, il fallait soit posséder des médias de masse, coûteux et distribués dans chaque kiosque, soit employer en sous-main des groupes clandestins pour accomplir un horrible attentat. Il maintenant parfaitement possible d'obtenir le même effet avec du matériel vidéo fauché et en quelques clics de souris.
La vidéo qui traîne en ligne depuis un an était d’abord passée presque inaperçue aux Etats-Unis. Il a suffi que le buzz s’en empare pour que des milliers de gens s”indignent de l’existence d’une version en arabe dont l’existence a été révélée par les médias classiques. Un film qui n’aurait trouvé ni distributeur, ni public, prend ainsi une importance symbolique énorme par un effet de citation typique des réseaux sociaux, et par une contagion propice à ces épidémies.
Le problème est sans doute moins que n'importe qui puisse mettre en ligne n'importe quoi que la faculté des réseaux sociaux de propager les paniques et les paranoias autant que les vérités.

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