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De quoi s'autorisent ceux qui veulent interdire
De l'offense en général et de la prohibition en particulier

Les manifestants qui, dans de nombreux pays, y compris la France protestent contre le film islamophobe "L'innocence des musulmans" en réclament l'interdiction suivant la double argumentation religieuse et politique qu'il offense Dieu comme blasphème et qu'il les offense, eux, comme manifestation d'islamophobie.
Portant à la fois atteinte à la divinité et atteinte à la communauté, de telles images ne devraient pas pouvoir être vues.
On notera au passage, que pour inciter les vrais croyants à se mobiliser contre ces images ignobles, il faut bien qu'ils en aient connaissance, voire qu'ils les entrevoient ou les imaginent. D'où des contradictions comme celle du présentateur de la télévision salafiste Nas, Wisan Abdel Wartih, qui, pour faire mesurer l'horreur de la chose à ses téléspectateurs fut obligé de présenter quelques séquences (y compris celles où l'on voyait le visage du prophète) mais en "floutant" les images de femmes !
À noter aussi que, dans le film (un des acteurs est un hardeur de X gay) il y a beaucoup d'arguments qui visent sous la ceinture - la sexualité présumée de Mahomet sur laquelle il insiste lourdement - et que l'accusation d'homosexualité contre le prophète semble être celle qui choque le plus les croyants, en tout cas ceux qui se manifestent.
Mais la question est bien plus générale que le jeu de provocations réciproques auxquelles se livrent d'un côté des manipulateurs mal identifiés (un copte ? un homme d'affaire israélo-américain ? les milieux chrétiens fondamentalistes aux USA ?) et d'autre part la galaxie salafiste. Il pose la question générale de l'interdiction des "mauvaises" images ou les spectacles pervers.

Au nom de quoi peut-on interdire ? Qu’il s’agisse d’une caricature de Mahomet, du film Persépolis diffusé par une chaîne tunisienne, d'une représentation du "Mahomet" de Voltaire, de la "prière" des Puyssy Riots, d’un film tiré du magnifique "La dernière tentation" de Kasantzakis, de "Piss Christ" (une œuvre d'art représentant un crucifix plongé dans l'urine) … Mais aussi une représentation pornographique, un article homophobe ou raciste, une émission susceptible de heurter la sensibilité des enfants ?

Jusqu’à présent les réponses se référaient à deux types de justification :
- dire ou montrer certaines choses est en soi une offense à une norme supérieure :la loi divine, les bonne mœurs, l’ordre politique, la tradition….
- -dire ou montrer certaines choses produit des conséquences objectives nuisibles

L'argument 1 ne vaut qu'autant que vous adhérez au code sur lequel il s'appuie. Et, au nom de codes différents, vous pourrez par exemple réclamer la punition d'une apologie de l'homosexualité ou d'une apologie de l'homophobie. Ceci repose soit sur la séparation du pur et de l'impur (par exemple montrer des organes sexuels serait en soi pervers) soit sur la séparation du sacré (auquel il n'est permis d'accéder ou de se référer qu'avec certaines marques de respect) et du profane.

Ainsi l’idée qu’il est interdit de représenter le prophète, en raison de la tradition iconophobe de l’islam, et/ou parce que ce serait un blasphème que de ridiculiser un personnage aussi saint ressort à la première catégorie. Pour la petite histoire on notera que la législation de certains pays européens réprime encore le blasphème. Et que certains en réclament la répression internationale. Nous ne sommes pas certains qu'ils n'y parviennent jamais.

Seconde possibilité l’interdiction se justifie en raison d’un danger encouru soit par la Société dans son ensemble, soit par une catégorie particulière d’individus. C’est ainsi que divers systèmes juridiques incriminent les propos ou les spectacles qui constitueraient des appels ou incitations : appel à la violence, à la désobéissance civique, incitations à l’usage de drogues, à la débauche, à la pédophilie, au racisme….

Le danger serait d'autant plus grand qu'il y aurait intention de produire ces désordres. C'est d'ailleurs peu ou prou sur la base de cette idée que les juges américains autorisent les rares exceptions au principe de liberté d'expression posé par le premier amendement de la constitution. C'est le principe "Crier "au feu" dans une salle bourrée de monde et quand des gens risquent d'être étouffés dans la panique, ne relève pas de la liberté d'expression.

L’air du temps pousse à la criminalisation des "phobies" et autres "stigmatisations". On tend à juger d’un propos en fonction de l’offense théorique pour une certaine "sensibilité". C'est un degré de plus.
On glisse de la dénonciation d’un effet escompté du langage (votez pour moi…massacrez les Tutsis) à celle d’un effet éprouvé (les catholiques, les homosexuels, les Arabes ont été blessés par votre propos). Ceci vaut aussi pour la pornographie que l'on tend de moins en moins à interdire parce que contraire aux bonnes mœurs (argument "réac") et de plus en plus parce qu'elle présenterait la sexualité de façon violente et dégraderait l'image de la femme (argument politiquement correct).

Ferry ou Jaurès ne survivraient pas longtemps dans un monde où chacun peut se retrouver au tribunal pour avoir dit qu’il trouve une religion fausse ou incitant à la violence, et ils seraient lynchés par les médias pour avoir dit une culture supérieure à une autre.

Bref, le passage du délit de provocation au délit d’opinion (surtout si la valeur de l’opinion est évaluée à l'aune de son impact psychologique sur une communauté imaginaire qui est elle-même juge du dommage) ouvre un cycle où il faudrait juger en fonction des mobiles présumés de l’émetteur et de l’interprétation possible par le destinataire.

Cette logique finira par interdire tout propos virtuellement péjoratif ou dépréciatif. L’imposition "politiquement correcte" d’un vocabulaire non agressif (ne parlons pas d’une caricature qui ne se moque de personne) ne tardera pas à se heurter au fait simple que la langue est précisément faite pour discriminer et pour marquer des différences entre des référents.

Sauf à adopter la novlangue de 1984, totalement univoque, où il ne subsiste qu’un seul mot obligatoire pour exprimer une seule chose permise, nul ne peut échapper à cette difficulté qui est liée au fait que le mot est porteur de connotations (il suggère, il évoque, il fait ressentir).

Sauf à prohiber la caricature – qui vise par définition à se moquer de quelqu’un, ce qui ressemble furieusement à un début d’offense – il n’y a pas moyen d’évoquer le ridicule d’un homme, d’une institution ou d’un groupe sans suggérer implicitement que les partisans de cette personne ou de cette collectivité ont tort. Donc qu’ils sont d’une façon ou d’une autre inférieurs à ceux qui ne partagent pas ce ridicule ou cette naïveté.

Sauf à interdire le débat d’idées, il n’y a pas moyen de laisser critiquer une idée comme fausse ou délirante sans offenser ceux qui y croient.


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