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Médium n° 32-33
Copies : mode d'emploi

COPIE, MODES D’EMPLOI (pour une version plus complète avec les biographies, etc. voir Mediologie.org

Médiologie de la copie par Louise Merzeau et Régis Debray
L’évolution des moyens techniques scande à bien des égards l’histoire de la culture. De la copie manuscrite à la reproduction mécanique des textes, de la peinture à la gravure, de la photographie au disque et du microfilm au microprocesseur, chaque âge technologique perfectionne la qualité et amplifie le nombre de copies. Ce qui modifie peu à peu le rapport de l’un au multiple, et valorise l’original à mesure que se répandent ses avatars.

Raison et déraison du droit d’auteur par Maryvonne de Saint Pulgent
Pourquoi débuter par une réflexion liminaire sur le droit d’auteur ? Tout d’abord parce que la définition classique de l’œuvre protégée par le droit d’auteur repose sur un critère central, celui de l’originalité, entendue au sens objectif du terme : l’œuvre originale est celle qui reflète la personnalité de l’auteur, où l’auteur se reconnaît. L’œuvre existe en revanche même si elle ne peut être qualifiée d’originale au sens subjectif du terme, autrement dit novatrice, et même si elle ne satisfait donc pas le principal critère d’excellence dans l’art moderne. On voit donc que le droit d’auteur et la copie se situent d’emblée dans des camps opposés.


L’éditeur et la copie numérique par Antoine Gallimard
Il y a un an, nous débattions, à l’occasion du centenaire de la création des Éditions Gallimard, des notions de catalogue et de collection. Aujourd’hui, il s’agit d’appréhender les nouveaux usages de la copie et leurs impacts sur le métier d’éditeur. La séquence pourrait paraître inquiétante si l’on en venait à privilégier, dans le rôle de l’éditeur, sa fonction de « copiste », c’est-à-dire de régulateur commercial de la production et de la circulation des œuvres, en laissant dans l’ombre la part culturelle, « créative » et « prescriptive », qui la sous-tend.


Théocopie par Jean-François Colosimo
De quel recours pourrait être le legs de la théologie à qui s’efforce de penser l’imperium de la numérisation, à la fois impératif et empire, sinon de proposer un exercice de désillusion quant à la nouveauté présumée de nos questionnements sur l’immatériel ? Si la modernité a procédé par la sécularisation du dogme, la postmodernité, qui voit le fond archaïque resurgir dans une paradoxale alliance avec l’illimité de la technique, engage pour sa part une laïcisation des formes de spiritualité. Ainsi de l’imaginaire de l’Internet quand il calque, inconsciemment, les constructions de l’angélologie.



GENÈSES

L’institution du signe par Olivier Bomsel
En économie, tout commence par la monnaie. Pour tenir son rôle d’équivalent universel, la monnaie doit être constante, non fongible, ce qui ne peut être garanti par sa dimension matérielle : aussi précise soit la forge, deux pièces ne pèsent jamais exactement le même poids…

La fabrique de l’originalité par Robert Kopp
Ce n’est pas du basculement d’une époque dans une autre, du passage d’une esthétique de l’imitation à une esthétique de l’originalité, qu’il sera ici question, mais d’un déplacement d’accent. Car nous avons beau vivre sous la tyrannie de l’originalité et de l’éternel retour du nouveau, les partisans de l’imitation, de la copie, voire du plagiat, non seulement restent, mais deviennent à nouveau plus nombreux.

Trous de mémoire par Pierre-Marc de Biasi
Il y a un an, le 21 avril 2011, à la suite d’une discussion que nous avions eue quelques jours plus tôt sur le naufrage des archives numériques de la création, Pierre Assouline publiait dans son blog du Monde un article intitulé « La mémoire vide des temps informatisés » qui commençait par ces mots : « Un généticien littéraire sonne le tocsin. Le phénomène est rare. Et si un spécialiste de l’interprétation des œuvres littéraires d’après les archives de la création (brouillons, plans, épreuves corrigées, notes diverses, carnets, rebuts, chutes et tous documents de genèse) s’autorise une telle procédure d’urgence, c’est qu’il doit vraiment y avoir péril en la demeure. »


Le vivant entre variation et réplique par Laura Bossi
Le monde vivant se présente à nous sous deux aspects, tout aussi étonnants si on les contemple d’un œil naïf : une incroyable multitude et variété de formes, allant de la bactérie à l’éléphant, de l’algue à la glycine, de la moule à la baleine ; et l’existence d’« espèces » apparemment fixes (l’homme, le bœuf, l’éléphant, le pommier), constituées d’individus qui se ressemblent, sans être identiques, et doués de la curieuse propriété d’engendrer d’autres individus semblables (ainsi, une femme engendre un enfant, une vache engendre un veau, une éléphante, un éléphanteau, et un pommier, des pommes).


VARIANTES

Vrais faux et faux vrais par Jean Clair
Un conservateur des musées de France n’est pas autorisé à faire des expertises d’œuvres appartenant à des personnes privées, sauf lorsque les œuvres sont destinées à entrer dans les collections nationales, par achat, par donation ou par dation. Son expertise est alors requise pour s’assurer que ces œuvres ne sont pas des faux, et qu’elles représentent un intérêt certain pour le patrimoine.


L’art au défi du multiple par Michel Melot
Le monde de l’art est particulièrement sensible à la notion de « copie », plus sensible encore en anglais, où copy désigne à la fois la reproduction, l’imitation et l’exemplaire. La copie couvre un large registre d’objets différents. Il faut distinguer la copie comme reproduction ou imitation, qui se situe par rapport à un modèle qu’elle n’atteint jamais, et la copie au sens d’exemplaire, qui se situe par rapport à une matrice produisent des objets interchangeables.


La part de l’interprète par Daniel Bougnoux
Copier n’est pas un comportement que nous devrions a priori blâmer : comment grandir sans imiter ? Et comment accéder aux œuvres d’art sans en passer, dans la majorité des cas, par leurs reproductions ? Plutôt que de défendre avec Walter Benjamin les valeurs « auratiques » de l’original ou de la première fois, on développe ici, pour penser sans anathème de principe la prolifération des copies, la distinction des œuvres autographiques et allographiques ; sous la double pression des nouvelles technologies et de l’impératif démocratique de leurs conditions d’accès, les œuvres opèrent une émancipation allographique en se détachant du ici et du maintenant de leur première énonciation.

Photos : quelle valeur ? par Monique Sicard
La possibilité d’un clic a des effets vertigineux. Entre la délinquance et la légalité, l’autocratie et la démocratie, le pirate et le navigateur, les frontières se déplacent ou s’effacent : une zone de trouble, voire de non droit, prend naissance.


Variations sur les usages de la copie en musique par Vincent Tiffon
Sons et musiques sont des objets temporels par excellence. Le musicien passe son temps à copier les mélodies, les sons, les écritures de la musique. De mémoire ou par duplication des supports papier ou électroniques, le praticien de la musique est un obsédé de la citation, de l’incise, du fragment. Adepte de l’emprunt bien davantage que du plagiat, le musicien copie pour apprendre, pour comprendre, pour transmettre tout autant que pour s’adonner aux joies des duplications créatrices. La question de la duplication des supports révèle des enjeux sur une nouvelle économie non pas du savoir mais des usages et des droits (d’auteur). Ces questions étant partagées par d’autres formes d’expression artistiques, c’est le registre de création qu’il nous importe ici de traiter, en faisant état de la copie dans tous ses états.


SALUT L’ARTISTE

Pas de buzz pour Théo par Pierre-Stéphane Murat
Deux destins se sont croisés en ce début d’année : Golden Globes, Bafta, Césars, puis Oscars, ce fut l’assomption au ciel mondain et médiatique d’un objet filmique peu identifiable, The Artist, cependant que, double disparition, passait dans les oubliettes de l’actualité la mort de Théo Angelopoulos, ce démiurge du cinéma. D’un côté, l’apothéose du make believe contemporain sous couleur d’un revival du passé de l’autre, la condamnation à l’invisibilité, la damnatio memoriae de qui s’est ingénié à forer l’histoire pour éclairer le présent. Soit un succès abusif et une grave ingratitude.
Pierre-Stéphane Murat, agrégé de lettres et animateur de la Cinémathèque de Marseille, est spécialiste de peinture provençale. Dernière exposition : « Joseph Garibaldi, le Midi paisible », fondation Regards de Provence, Marseille, avec catalogue raisonné de l’œuvre.


TRANSGRESSIONS

Industrie du luxe et contrefaçon par Élisabeth Ponsolle
Le Comité Colbert, qui regroupe soixante-quinze maisons françaises du luxe, a été créé autour d’une notion, d’une idée : l’art de vivre à la française.

Techniques du plagiat par Hélène Maurel-Indart
La contrefaçon est un délit de reproduction illicite sanctionné par le Code de la propriété intellectuelle ; elle est la version juridiquement condamnable du plagiat, qui se tient quant à lui dans une zone d’ombre où les frontières manquent de netteté, entre recopiage et création. Le plagiaire s’emploie à faire passer un recopiage pour un emprunt créatif, pour une influence sublimée ou pour un hommage complice. Il joue sur les limites et les effets de perspectives. Le plagiaire habile pille, mais subtilement : le grain, mais pas la botte. Il détrousse, mais discrètement. Il est, pour le médiologue, un objet d’étude privilégié, puisqu’il assure une transmission de patrimoine de nature toute paradoxale : la transmission est niée en tant que telle puisque le transmetteur se pose lui-même en créateur ; et on peut se demander en quoi une telle pratique d’écriture est susceptible d’affecter le champ culturel dans lequel elle s’inscrit. Pour plagier une expression de Régis Debray dans Manifestes médiologiques, c’est le devenir-Imposture du plagiat qui mérite notre attention, car si le plagiat comme mode d’écriture contribue à la prolifération d’un monde de faux-semblants, c’est peut-être ce monde-là qui constitue notre mode d’être.

Éthique de la citation par Pierre d’Huy
« Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser et des citations fausses », Albert Camus, Carnets.
En théorie, nul ne peut être accusé de copie lorsqu’il indique clairement sa source. Le principe de la citation permet de l’en préserver. Citer n’est pas copier, mais penser « depuis ». En pratique, les choses ne sont pas si simples, il arrive que des citations de textes soient détournées, reconverties, tronquées. Par accident parfois, ouvertement dans d’autres cas, en feignant l’accident pour les cas les plus pervers. Une fois sortie de son contexte, une citation peut être exploitée au profit d’une démonstration étrangère ou même parfois contraire à l’esprit du texte d’origine. L’auteur de la citation se trouve ainsi présupposé en accord avec les conclusions d’un texte dont il n’a jamais entendu parler. Ce procédé de récupération est bien plus difficile à dénoncer que celui de la copie pure et simple. D’autant que, s’il est repris par un média puissant, il sera presque impossible à un moteur de recherche de revenir à la rédaction d’origine, la citation étant devenue plus célèbre que sa source. Et si la citation volontairement retournée contre son auteur permettait une nouvelle forme de copie ?

Petites phrases, gros dégâts par Jacques Lecarme
Attention à vos petites phrases, elles ne sont pas toujours anecdotiques. Arrangées, le cas échéant, par un copier-coller malveillant, certaines peuvent vous valoir la peine capitale : mort politique, mort symbolique ou carrément le peloton d’exécution.

WikiLeaks. Canaliser les fuites par Yannick Maignien

« Je suis militant, journaliste, programmeur de logiciels, expert en cryptographie, spécialisé dans les systèmes conçus pour protéger les défenseurs des droits de l’homme. » Julian Assange.
Depuis Machiavel, pour le moins, la question de la dialectique du secret et de la transparence, du privé et du public, de l’opacité et de la liberté, est devenue de plus en partie prenante du discours et de la théorie politiques. L’histoire récente a porté cette question à de hauts degrés de sophistication.



FIGURES
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Portraits de copieurs, par Paul Soriano
Quatre facteurs, du plus noble au plus trivial, font obstacle à la copie : la morale (c’est mal), le droit (c’est défendu), l’économie (c’est du vol) et la technique (c’est difficile). À quoi on peut encore ajouter un critère esthétique : copier, c’est moche, c’est nul ; voire un critère politique : c’est l’anarchie ! Les religions qui proscrivent l’image ne manquent pas d’arguments.


OFFENSIVES

Copier-Coller par Louise Merzeau
Il est temps de réhabiliter le copier-coller comme paradigme d’un nouvel âge médiologique. Mais la raison graphosphérique qui est encore la nôtre a bien du mal à s’y résoudre, et préfère stigmatiser des comportements imbéciles ou coupables. Pourtant, on ne sauvera rien de ce dont on redoute aujourd’hui la perte en refusant de considérer l’ampleur et la complexité du phénomène. En refusant de voir que ce qui empoisonne ainsi nos certitudes est peut-être aussi le remède…

Chauvet : la réalité augmentée par Dominique Baffier
Le 18 décembre 1994, Éliette Brunel, Jean-Marie Chauvet et Christian Hillaire, spéléologues amateurs ardéchois, découvrent la grotte Chauvet-Pont-d’Arc lors d’une exploration privée. Cette grotte ornée majeure, dont les peintures pariétales à la perfection insoupçonnée sont les plus anciennes actuellement connues au monde, a placé le département de l’Ardèche en position prépondérante pour la connaissance et l’étude de l’art pariétal paléolithique.

L’industrialisation du lecteur par Alain Giffard
Pour situer la relation du lecteur et de la copie à l’âge de la lecture numérique, il faut rappeler d’entrée la situation paradoxale du lecteur, triomphant en un lieu, les théories littéraires, mais totalement oublié dans les analyses et textes juridiques. Depuis Barthes, l’école de la réception, les cultural studies, le lecteur triomphe à l’université.

Wikipédia. Une somme originale de copies par Rémi Mathis
Wikipédia souffre de sa trop grande visibilité. Le fait qu’elle semble remettre en cause certains fonctionnements traditionnels de la diffusion de la connaissance – et certains pouvoirs liés à ce fonctionnement ? – a favorisé dans le grand public une approche morale, bien loin d’une appréhension dépassionnée visant à comprendre un phénomène complexe et mouvant. Pendant quelques années, on a ainsi vu des attaques ad hominem tenir lieu de réflexion ou un rapide mémoire d’étude de quelques étudiants passer pour une étude de fond. Pourtant, des études universitaires ou des ouvrages bien informés existent, souvent en anglais, une réflexion de la part de véritables spécialistes a permis de circonscrire un mouvement souvent présenté comme le parangon du web 2.0 des années 2000 et des sites user generated content. La question de la copie est à cet égard un excellent exemple dans la mesure où elle est essentiellement abordée dans les médias sous le prisme du plagiat scolaire… et intégrée dans une vision politique de l’enseignement, voire de la société, dans la mesure où cette pratique serait, dans un camp, le symptôme d’un grave problème, avec une nouvelle génération incapable de travail personnel, dans l’autre, celui d’une inadaptation de l’éducation actuelle, qui n’a pas su se renouveler ni prendre le tournant du numérique.


Quand copier c’est créer par Françoise Gaillard
Dans un article de 1956 qui avait pour titre « Mode d’emploi du détournement », Guy Debord contestait la notion de propriété intellectuelle et militait pour un droit à recopier, reproduire, réactiver, détourner les œuvres existantes : « Tout peut servir. Il va de soi que l’on peut non seulement corriger une œuvre ou intégrer différents fragments d’œuvres périmées dans une nouvelle, mais encore changer le sens de ces fragments et truquer de toutes les manières que l’on jugera bonnes ce que les imbéciles s’obstinent à nommer des citations. »


Une « copy-party » en bibliothèque par Lionel Maurel, Silvère Mercier et Olivier Ertzscheid
Le 7 mars 2012, la bibliothèque universitaire de La Roche-sur-Yon organisait une copy-party avec pour projet de permettre aux usagers de copier librement, en partie ou en intégralité, tous les documents disponibles (livres, revues, magazines, CD, DVD) à l’exception des logiciels et bases de données, à condition de respecter les conditions suivantes : utiliser leur propre matériel de reproduction, réserver ces copies à leur usage personnel, ne pas briser des DRM (mesures techniques de protection), ne pas diffuser ces copies sur Internet ou les envoyer par courriel à des amis. Près de cent personnes s’y retrouvèrent, équipées d’ordinateurs portables, de Smartphones et d’applications permettant de scanner des documents, de clés USB. En complément des documents déjà disponibles à la bibliothèque, une sélection d’ouvrages numériques libres de droits était également mise à la disposition des « copieurs ».


PENSE-BÊTE
Suite du journal intime d’un médiologue
zigzaguant, nez au vent, à travers images,
livres, faits divers et autres vicissitudes.
Par Régis Debray

Quiproquo
Une semaine de réflexion, aux Treilles, sur « la révolution numérique », ce n’est pas seulement la joie d’ouvrir les yeux sur nos nouvelles règles de civilité, c’est aussi, avec une certaine mélancolie, l’occasion de revenir sur le sens d’un mot ; et sur les contresens d’un siècle.

De l’écrivain à l’écriteau
Comment une vie infuse-t-elle post mortem en légende ? Comment un écrivain effacé, aux allures feutrées et presque étriquées, veillant à n’y être pour personne ou presque, se transsubstantie-t-il, en l’espace de quelques années, en figure de dévotion ? Et une promenade champêtre, en itinéraire recommandé ? C’est le tour de magie qu’opère chaque jour dans l’Hexagone la baguette de fée patrimoniale, quand elle transmute, par exemple, une bicoque sans charme en « maison d’illustre ». Modeste alchimie du tourisme culturel, auquel répond, à l’autre bout du monde, et sur un registre proprement cultuel, le Guevara Tour qui emmène les curieux se recueillir sur un reste de campement volant le long du Nancahuazu, dans le Sud-Est bolivien.


Le chaînon manquant
Cérémonie du souvenir au mont Valérien, en l’honneur du réseau du musée de l’Homme. Voilà soixante ans exactement que furent ici fusillés par les Allemands Boris Vildé, Anatole Lewitzky et leurs camarades, le 23 février 1942.


Retour en Haïti
Jaillissant de l’ordure, dès les faubourgs de Port-au-Prince, des éclats de poésie à tout bout de champ. Sur la porte d’une cahute, sans doute évangélique : « Chapelle paradis, orgue privée ». Au fronton des tap-tap, retables multicolores sur quatre roues servant d’autobus, des fusées rassurantes : « À la droite de l’Éternel ». Sur une banderole au milieu de la rue, « Passez visiter Dieu capable communication ». Je retrouve, au milieu de la misère, cette « bouffée envahissante de printemps » qui tourna la tête d’André Breton, et continue d’animer ces magiciens de la fraîcheur prénommés encore aujourd’hui Anacréon, Aliénor, Napoléon ou Félisor.

Le répit ferroviaire
Seules les pensées que l’on a dans un train, en regardant distraitement défiler le paysage, le nez contre la vitre, valent quelque chose.

Affleurement
Si je continue de regimber à l’étiquetage « intellectuel-de-gauche », c’est peut-être à cause d’un souvenir d’enfance : celui des conversations familiales à la maison où le mot avait droit de cité mais avec un sens bien précis, entre moqueur et dégoûté.

Porte-à-faux électoral
Hollande, Mélanchon, Bayrou, Poutou… Flottements, ambiguïtés, compromis. L’inconfort que c’est d’avoir « les pieds sur terre et la tête dans le ciel ».

Toutes choses utiles
La harpe, dans l’orchestre français, appelle neuf fois sur dix une harpiste, tandis qu’au Venezuela, où David reprend ses droits, c’est un instrument pour homme.

Deux pour le prix d’un
La patrie ne faisant plus l’affaire en Europe, il faut se débrouiller pour en avoir deux si on veut faire bon poids. Nos communistes d’antan avaient la France et l’URSS ; nos libéraux d’aujourd’hui, la France et les États-Unis.

Le cache audiovisuel
Le 20 heures de France 2, hier soir. En ouverture, le match de rugby France pays de Galles, puis une jeune fille écrasée sur l’autoroute, puis une tornade aux USA, un crime non élucidé à Montauban, un attentat à Damas, Marine Le Pen en Corse, un saut en parachute, et en bouquet final dix minutes avec une actrice en promo, pour un navet produit par la chaîne.

Livre contre lecture
On ne trouve plus d’étagères pour bouquins à Ikea – perspicace entreprise qui a pris acte du tournant numérique –, mais si le meuble va disparaissant, il y a encore, chaque année à Paris, un Salon du livre – preuve que le bibelot ou l’ex-voto n’ont pas perdu leur valeur symbolique. Le parallélépipède en papier va-t-il ranimer la lecture, vice toujours puni, mais depuis peu matériellement impraticable ?
Dépaysement
Conseil d’administration d’une institution culturelle. J’écoute poliment compte-rendus d’expositions et scénarios d’implantation, par des personnes on ne peut plus compétentes, sans y comprendre goutte. « Dispositifs immersifs et portails de ressources, synergie et focus, applications ludo-éducatives et deep-linking… »

Paille et poutre
Je n’achève pas sans malaise la lecture d’un ouvrage d’histoire « scientifique et technique », signé Lucien Febvre et François Crouzet, pétri de bonnes intentions, et intitulé Nous sommes des sang-mêlés.

Une plongée à la grotte Chauvet
Un pinceau de lumière dissipe la nuit des temps. L’aïeul retrouvé nous fait signe de la main – sa paume d’ocre rouge, déposée là, à vif, tirée du néant par la lampe frontale du casque. Saisissement, vertige. Le chasseur-cueilleur est là-devant, empreinte irrécusable peinte au soufflé, en négatif, ou plus loin en plein, anonyme signature.




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