huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
PS et think tanks II
La méthode Terra Nova



Le taux de mortalité des clubs ou centres qui se donnaient pour but de réarmer la gauche dans la perspective de 2012 reste assez élevé et cela n'a rien de scandaleux. Un facteur "darwinien" à joué : il n'y avait pas d'espace sur le marché des idées pour tous ces producteurs. D'autant qu'au bout de l'entonnoir, comprenez dans les programmes du parti ou du candidat, il n'y avait pas non plus place pour toutes les audaces ni pour les innovations trop exotiques pour l'électeur moyen.



Ainsi le concept de care apparu un moment comme le leitmotiv de Martine Aubry en 2010 et maintenant oublié.



Après une phase de commentaires sémantique (comment traduire la différence entre "take care of" ou "care for" ou "about"...) voire une période de mode, l'idée est passée aux oubliettes. Trop anglo-saxon ? Notion trop moralisante qui supposait un appel à la conscience de chaque citoyen ? Trop vague ? Trop facile à ridiculiser en le présentant comme le gadget d'une femme au style "donneuse de leçons" un peu psychorigide ? Toujours est-il que la notion rejoindra au cimetière des idées oubliées l'égalité réelle qui fit pourtant l'objet d'une convention du PS.







Taux de chute





Le fait de trop se lier à une personnalité, dont la spécificité doctrinale était parfois moins caractéristique que l'ambition ou les réseaux explique aussi le taux de chute des thèmes ou des centre de réflexion qui les lancent et les promeuvent. Sur les listes de rénovateurs de la gauche dont on dressait des listes après 2007 ou dont on remarquait la nouveauté, la proporiton n'est pas négligeable. Le quinquennat de la refondation /modersation fut cruel pour certaines start-up de l'idéologie progressiste comme, on peut le parier,  le prochain le sera pour toutes les ambitions de refonder la droite d'idées post-sarkozienne qui ne vont pas tarder à se manifester. Mais cela est aussi lié à la fonction programmatique de ces propositions et à leur calage sur une échéance électorale.







Mettons à part le cas des Strauss-kahniens dont le candidat à fait défection pour des raisons sans rapport avec la philosophie politique. Ainsi, Gagner en 2012, fondé par un proche de Strauss-Kahn, a également disparu au moins de la Toile. Dans un autre sytle la Forge de Benoît Hamon a subi un ralentissement qui a frappé plusieurs de ces petits laboratoires d'idées



victimes des occupations de leurs chefs sur d'autres terrains ou du besoin d'unité du PS.





Le cas Terra Nova



S'il est un exemple de think tank proche de gauche et dont personne ne nie la réussite, c'est bien Terra Nova



La mort de son fondateur Olivier Ferrand, à 42 ans, quelques semaines après une victoire électorale à laquelle il avait contribué (élu lui-même aux législatives de Juin), a encore plus focalisé l'attention sur ce centre de réflexion dont plusieurs membres se retrouvent dans des cabinets ministériels. Mais même avec le recul, le think tank dont on a répété à satiété qu'il avait produit plus de 500 notes et une cinquantaine de rapports depuis sa création en 2008 l'emporte , ne serait-ce qu'en surface médiatique sur les autres clubs eux aussi créés pour répondre au double échec de 2002 et 2007, réclamant une refondation des idées  social-démocrates pour préparer 2012 ,.. Qu'est-ce qui fait qu'entre de multiples groupes de réflexion ou comités scientifiques réunissant en des proportions à peu prés comparables énarques, acteurs de  la société civile, universitaires, patrons progressistes, syndicalistes et économistes, brassant le même vocabulaire sur l'Europe, les valeurs, l'ouverture, la tolérance et la compétitivité..., certains surnagent ?



C'est un cas d'école pour étudier le critère du succès pour ce type d'institution en France.



La fondation (techniquement parlant Terra Nova est une fondation et se dit "la fondation progressiste") avait failli s'appeler "fondation Phénix" tant elle était attachée à l'idée d'une résurrection ou d'un réveil de la gauche d'idées. Ce qui présuppose a contrario que le PS avait perdu en 2002 et 2007 pour des raisons de fond et de doctrine et non (ou pas uniquement) par la faute d'un appareil, d'un homme ou d'une femme, ou de telle ou telle circonstance. Vieillissement de la matrice doctrinale social-démocrate, besoin d'idées innovantes et applicables, d'expertise et de compaison des meilleures solutions  : le diagnostic n'est pas très nouveau, pas plus que la trilogie modernité, pragmatisme, et ouverture à l'Europe dont se réclament les initateurs du projet. Sur cette base que ses adversaires de gauche qualifieront suivant le cas de marketing,  libéral-socialiste, sciences-po, parisienne, "nouvelle classe", strauss-kahnienne, technocratique ou bobo, Terra Nova a pourtant su développer une stratégie efficace.



Essayons d'en retrouver les ingrédients, dans le désordre.



Analyses stratégiques


- D'abord une réflexion sur le modèle américain. Ce n'est pas un secret que la fondation s'est largement inspirée du Progressive Policy Institute proche de Bill Clinton et de ceux qui ont accompagné la victoire d'Obama. Terra Nova a visiblement compris qu'il ne suffit pas de réunir pour un petit-déjeuner débat quelques énarques, dirigeants d'entreprise s'offrant le frisson de la responsabilité citoyenne et les éditorialistes stakahnovistes abonnés à ce genre d'exercice. Ni de publier deux brochures par an dont une sur le colloque annuel d'une demi-journée. Produire des idées efficaces coûte de l'argent (de ce côté, Terra Nova commençant avec un budget d'un million d'euros aurait pu faire pire) et pour cela, il faut des contributions de grandes entreprises. Mais produire des idées efficaces, c'est aussi les mettre en forme, les médiatiser et les diffuser. Donc jouer à la fois la quantité (pour submerger et faire l'agenda), l'adaptation (de la note courte d'analyse des thèmes d'actualité, les travaux plus doctrinaux, la fourniture d'argumentaires et de propositions si possible chiffrées au parti ami), la qualité (lié à celle des contributeurs, Terra Nova se vantant d'avoir un réseau de mille experts) et sur la visibilité (qui fut maximale à l'occasion de quelques textes sur les retraites ou sur la classe ouvrière créant un mini-scandale). Cette visibilité suppose une présence sur les médias classiques, sur Internet, mais aussi de multiples déclinaisons du message principal, si possible auprès de réseaux participatifs. Antennes locales, antennes étudiantes, publications et réunions de moindre importance...



- Nous serions aussi tentés de dire que Terra Nova a aussi réfléchi sur l'adversaire. De ce point de vue, il faut rappeler que Sarkozy avait aimé, lors de la campagne de 2007, à se présenter comme un candidat d'idées, ou plus exactement comme un candidat gramsciste, c'est-à-dire soucieux d'établir l'hégémonie idéologique de son camp, en rompant avec le magistère idéologique de la gauche. La volonté d'assumer sans complexe des thèses et valeurs de droite (en cessant de s'excuser à l'égard du micrososme parisien progressiste) et d'apshyxier l'adversaire par des propositions audacieuses a caractérisé les débuts de la présidence Sarkozy. Par la suite que les think tanks de droite n'aient pas joué le rôle annoncé pendant le quinquennat ou que le président ait fait tant de zig-zags que la cohérence de son message idéologique se soit perdue surtout pendant la période électorale du printemps 2012, est un autre débat. Terra Nova a bien joué en se plaçant sur le créneau d'une réfutation doctrinale du sarkozysme pris au sérieux.



- Pour autant,  le parallèle ne doit pas être poussé à l'absurde : il n'y a pas eu, il y a cinq ans, un reconquête idéologique de la France par les idées de droite produites dans des laboratoires sarkozystes, puis  revanche symétrique de la gauche reconquérant le pays par la tête. Et le déplacement des voix centristes et frontistes en cinq ans et l'antipathie suscité par l'ancien président ont trop pesé pour que l'on attribue les avancées de la gauche pendant le septennat aux séductions doctrinales ou programmatiques  (il y a plutôt des études qui montrent que, pendant ces cinq ans, les idées dominantes ont plutôt dérivé à droite, et certainement pas que les maîtres à penser soient revenus sur le devant de la scène-).  De même qu'il serait absurdre d'attribuer l'élection d'Obama en 2008 à un travail de sape des intellectuels progressistes détruisant l'édifice des think tanks reaganiens puis néo-conservateurs...



Il ne faut pas confondre la capacité de fournir des argumentaires en période électorale ou de matraquer de propositions programmatiques ayant un écho médiatique (et dont moins d'une sur dix inspirera le candidat) avec la véritable hégémonie idéologique. Cette dernière s'impose infiniment plus lentement et par bien d'autres canaux que le "directement du producteur au consommateur d'idées" typique des centres de recherche politisés.



- Les raisons du succès de Terra Nova sont sans doute à chercher ailleurs que dans le fait d'avoir mieux fait ce que faisaient les autres. Il est sans doute d'avoir accompagné avec plus de franchises que d'autres une évolution politique et sociologique. Et d'avoir bousculé sa propre famille politique en obligeant sa principale composante à tirer les conséquences de ce qu'elle commençait à admettre inconsciemment.



Les idées ont une sociologie



Ceci s'est cristallisé autour de deux textes de Terra Nova qui ont fait scandale à gauche : ses propositions sur les retraites accusées de renoncer au principe de solidarité au profit de l'auto-financement par les retraités. Et surtout une analyse sociologique  des conditions de futurs succès pour le PS préconisant d'en finir avec un surmoi marxiste de la gauche, ce que beaucoup ont traduit : d'abandonner les ouvriers, perdus de toutes façons, au profit des minorités et des diplômés.



Selon Olivier Ferrand, les futurs succès de la gauche reposeraient sur une base sociologique nouvelle excluant d'une part les retraités et les générations laissées aux conservateurs, et d'autre part, les ouvriers et les classes populaires voués à la malédiction du lepénisme (le fait que le vote Front National ait prédominé chez les ouvriers au premier tour des présidentielles de 2012 ne rend pas ce dernier élément totalement absurde).

Surtout, Terra Nova préconisait d'abandonner une politique de classe au profit d'une stratégie des valeurs. Il s'agissait en somme d'échapper au dilemme - ou bien en rester aux vieux dogmes, ou bien droitiser son discours sur l'immigration, la sécurité, etc. pour suivre une dérive sociologique de son électorat traditionnel - au profit d'une troisième alternative (qui, de surcroît, serait une stratégie gagnante du second tour) : un discours sur la tolérance, l'ouverture, les droits des minorités, etc qui permettrait une alliance objective de deux composantes les jeunes, les femmes, les minorités, les chômeurs, les travailleurs précaires (...), soutenus par les plus intégrés (les diplômés) solidaires de ces exclus par conviction culturelle".  En somme l'alliance de ceux qui souffrent ou croient souffrir du système sans adhérer aux thèses populistes et identitaire, et d'autre part ceux qui, d'une certaine façon, en profitent mais sont favorables à la solidarité pour des raisons éthiques, pour ne pas dire les élites assez évoluées pour être idéalistes ou politiquement correctes.



Ce n'est pas ici le lieu de discuter de cette thèse (ou de la façon dont la sociologie électorale l'aurait partiellement confirmée).  Il nous semble surtout qu'elle en révèle sur Terra Nova elle-même et sur les nouveaux producteurs d'idées qui savent adapter leur message à la réceptivité d'un milieu : ici fournir une auto-justification morale valorisante à ceux qui reprendront le mieux leurs idées. Ils les reprendront parce qu'elles sont gratifiantes (en les adoptant on se place du côté de l'universel, du dépassement des intérêts particuliers, et du sens, sinon de l'histoire, du moins de l'évolution sociétale) et ils les reprendront parce qu'ils y ont intérêt et qu'elles renforceront leur influence.



Rarement l'ambition de produire une idéologie dominante s'est affichée aussi franchement. Le glissement est sensible du club traditionnel de gauche (bons soldats de la pensée déjà convaincus de l'essentiel fournissant arguments contre l'adversaire et propositions cohérentes avec le dogme) à des groupes issus des élites administratives et intellectuelles conscientes de leurs propres intérêts et capables d'élaborer leurs propres stratégies.










 Imprimer cette page