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PS et think tanks I
Développement durable

Créer un think tank : la meilleure façon de faire carrière ou de changer le monse?  À voir ce qui se passe autour du PS, en tout cas, la question se pose à gauche, tant l'inflation sévit en ce domaine. 

 Exemple : presque cent jours avant l'élection de son père, Thomas Hollande lançait un "think tank différent", alias "Le laboratoire politique" fonctionnant depuis Marseille et qui voulait faire travailler ensemble des chercheurs, des notables (chefs d'entreprise, avocats, architectes) censés représenter la société civile, plus des politiques.. Une réunion générale toutes les dix semaines et quelques groupes de travail d'une dizaine de personnes produisant une seul vraie note à ce jour, un site minimaliste, un compte Twitter et quelques publications en ligne sur des sujets-mode comme le hip hop ou la monoparentalité, des conférences débats sur la Cannebière, un goût pour les néologismes comme la diversalité (un terme inventé par Edouard Glissant), des textes de fond qui sentent le réemploi d'articles universitaires (en l'occurrence sur les travaux de la féministe Judith Buttler)...
Il n'y a rien de honteux à être une bande de copains un peu branchés qui veulent faire part au monde de leurs solutions, mais nous sommes quand même un peu loin de Chatham House ou de la Rand...

Cent jour après l'élection de François Hollande, voici qu'un autre nouveau think tank, qualifié, lui, de plus technocratique par la presse propose cent mesures au nouveau président : Cartes sur table. Des proches du PS y proposent en vrac une allocation culture, un plancher fiscal minimum, des règles sur le don d'organes, la répartition de la TVA, etc.
Certaines mesures portant sur des points fort précis (du genre : promouvoir par l'éducation l'aide publique au développement ou mettre en place une commission indépendante chargée du découpage électoral) pourraient d'ailleurs être proposées par un parti de centre droit et, dans tous les cas, ne relèvent plus du pragmatisme que de la volonté de rupture révolutionnaire. 

Notre propos n'est pas de critiquer la production de ces groupes (il y a de bons textes), ni leur orientation (l'auteur de ces lignes travaillant lui-même pour un think tank classé plutôt à gauche serait mal placé) : simplement de constater la facilité avec laquelle quelques jeunes gens ambitieux dotés diplômes, d'un contact presse et d'un minimum de pratique de Wordpress peuvent fonder un centre de recherche qu'ils baptisent de ce nom américains.

Autre caractéristique commune : ces think tanks ne cachent pas combien leur ambition estliée aux échéances électorales et se veulent souvent "générationnels". Ainsi le club au nom très significatif "Gagner en 2012", fondé par des proches de DSK qui se disaient "enfants du 2 avril 2002 et du 6 mai 2007", et ambitionnait de reconstruire le PS (il faut rendre à la justice que think tank n'a guère déployé d'activité et a, à notre connaissance, surtout produit un texte programme de Laurent Baumel).
D'autres clubs liés à une tendance du PS soit apparaissent sur son site (comme "le laboratoire des idées" de Christian Pual et Marylise Lebranchu) soit comme "La forge" de Benoît Hamon et Noël Mamère se situent dans la perspective de sa reconstruction. La double défaite de 2002 et 2007 aurait obligé la gauche à se réconcilier avec le monde des idées et exigerait la production de solution modernes et innovantes : voilà à peu près le letimotiv que l'on retrouvera partout.

Donc floraison de titres explicites :  "Espoir à gauche", "Répondre à gauche",  "Rénover maintenant", "Inventer à gauche", "Besoin de gauche", " Cercle 21 Gauche et modernité", "Maintenant à gauche", "À gauche en Europe",....

Il semblerait donc qu'au PS "think tank" soit devenu synonyme de club ou de "courant" et qu'il soit inimaginable qu'une personnalité de ce parti n'ait pas "son" think tank (Montebourg, p.e.).
Personne ne va se plaindre qu'il y ait surabondance de propositions. Que cela puisse couvrir les ambitions personnelles de tel ou tel ou que le goût des socialistes pour les motions et les contre-motions trouve à se sublimer dans tous ces appels à réinventer, repenser, moderniser, oser, théoriser, inventer..., c'est possible, mais ce n'est pas l'essentiel.

Simplement cette floraison de centres de recherche des sensibilité sociale-démocrate pose plusieurs questions sur lesquelles nous reviendrons :

- Quelle a été la contribution réelle de tous ces centres de recherche aux victoires électorales ininterrompues de la gauche sous Sarkozy ? S'agit-il d'un phénomène comparable (mais en sens inverse) à celui de la reconquête du pouvoir idéologique par les think tanks conservateurs aux USA ? Une sorte de stratégie gramsciste de conquête des élites et de l'hégémonie idéologique ?
À cela, on pourrait objecter beaucoup de choses et pas seulement que la campagne présidentielle de 2012 a été tout sauf une campagne d'idées. D'abord qu'il faut distinguer la force de proposition et la reconquête idéologique.
Sur le premier point la capacité programmatique de la gauche, à supposer qu'elle se mesure au nombre de réformes proposées, a été très supérieure à celle de la droite, paralysée par l'agitation sarkozyste, sa capacité de sortir un projet de loi tous les matins, accompagnée d'une incapacité (ou d'un refus symétriques) d'en faire un programme structuré. Mais Hollande le pragmatique a fort peu retenu de toutes ces propositions, sinon ce qui correspondait aux grands courants d'opinion ou à sa propre formation (essentiellement au mélange de keynesiamisme et de culte du service public qui était la vulgate de l'ENA des années 70).
Mais les think tanks ont-ils contribué à faire avancer des valeurs ou des représentations du monde que l'on puisse globalement qualifier de gauche ? Pour cela, il faudrait que ces valeurs et ces idées aient progressé dans la société française dans son ensemble, ce qui est tout sauf prouvé. Et auprès des élites ? Là encore, il faudrait démontrer que chez les journalistes (dont on a suffisamment répété qu'ils votent à environ 75% à gauche) ou chez les managers ou hauts fonctionnaires ces tendances n'aient pas été déjà implantées.
Les notes de tel ou tel club de gauche sur le chômage, la prévention ou la globalisation n'ont-ils convaincu que ceux qui l'étaient déjà, au moins sur les orientations générales.

- L'hypothèse inverse serait celle que formule la "gauche de la gauche" (et que formulent Robert Lenglet et Olivier Vilain dans "Un pouvoir sous influence", à savoir que cette frénésie de produire des idées soit en réalité une façon de forger un consensus et d'imposer les idées dominantes comme seules pensables. Pour le dire plus brutalement : la floraison des think tanks de gauche recouvrirait une mise en conformité, l'acceptation d'un horizon finalement limité et conservateur. Parler d'innover pour éviter de changer, en somme.
Ce débat s'est largement concentré sur ce qui reste finalement le principal think tank proche du PS "Terra Nova", avec son énorme succès politique et médiatique. À suivre dans un prochain article.


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