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Petit guide du débat

Sur le papier, c’est plié : François Hollande gagné. Sarkozy peut-il espérer regagner son retard en une prestation télévisuelle?

On connaît au moins deux cas où un débat de ce type a pu jouer à la marge : celui de Kennedy contre Nixon en 1960 et celui de Giscard contre Mitterrand en 1974. Nul ne peut prouver scientifiquement que la supériorité cathodique a entrainé la victoire dans les urnes, mais dans les deux cas il y a eu un déplacement de quelques centaines de milliers de voix, après le duel. C’est suffisant pour expliquer la victoire de JFK et VGE, juste après leur meilleure prestation devant les caméras. Pour Sarkozy, il faudrait déplacer quelque chose comme un million et demi d'électeurs, ce qui est évidemment impossible, mais voyons quand même.


DU PLATEAU AUX URNES

En 1960, Kennedy était persuadé d’avoir gagné ce soir-là par la force de l’image et Nixon d’avoir perdu pour des raisons idiotes : mal maquillé, mal rasé, sur éclairé par un spot qui le faisait transpirer comme un coupable, fatigué, il aurait fait eu l’air d’un truand sicilien face à un Kennedy frais, rose et beau. Pour renforcer cette hypothèse, une étude menée par un couple de sociologues, les Lang, donnait des éléments de réponse. Un échantillon d’électeurs écoutant le débat à la radio avait été comparé à un autre qui, lui, regardait l’écran. Les premiers donnaient la préférence à Nixon, les seconds à Kennedy. De là à conclure que l’image pouvait l’emporter sur la parole et que les règles de l’éristique (l’art de l’emporter dans un débat) différaient suivant que l’on s’affrontait à la radio ou à l’écran, il n’y avait qu’un pas qu’il est tentant de franchir.

Quant à Giscard, il se vantait d’avoir déplacé les 500.00 voix d’une élection que les sondages donnaient perdue pour lui. Et de fait, la majorité des spectateurs considérait l’alors jeune VGE comme plus brillant, plus compétent, plus convaincant… Sur un seul point, le candidat du PS l’emportait : il apparaissait comme « plus proche des gens ».

Si nous cherchons à rassembler nos souvenirs de ces débats, il nous viendra sans doute en tête des petites phrases qui sont devenues des morceaux d’anthologie.

 En 1974, Giscard avait asséné à son adversaire un « Vous êtes l’homme du passé » et un « Vous n’avez pas le monopole du cœur » ravageurs. Ce sont des répliques qui vous cassent dans une grande période lyrique, plus une démonstration de supériorité dans le maniement des chiffres.



En 1981, Mitterrand prit sa revanche. Ses « vous êtes devenu l’homme du passif » ou « ne prenez pas ce ton professoral avec moi » scandèrent t une prestation durant laquelle le candidat du PS se conduisit en dominant, ravalant son adversaire, pourtant président sortant au statut de second, ayant déjà intériorisé sa défaite.


En 1988, chacun se souvient de l’ironie glacée de Mitterrand feignant de s’agaçer que Jacques Chirac dise « Monsieur Mitterrand » pour lui asséner un « Vous avez raison Monsieur le Premier Ministre ». Ou encore on se rappelle l’affrontement quasi éthologique « Osez me dire que c’est faux en me regardant dans les yeux ». mais cette fois encore le mâle dominant, c’était le vieux chef.

En 1995, Chirac et Jospin, encadrés par deux présentateurs hilares, passèrent tellement de temps à se dire qu’ils ne se vouaient pas d’hostilité personnelle, à éviter de parler du Front National et à concéder qu’en cherchant bien on trouverait de petites différences entre eux, que cette affaire ne marqua guère les mémoires.


Et en 2002, Chirac refusa de débattre avec le Pen


En 2007, Royal restait dans l’affirmation constante (je ferai, je déciderai..), et affirma son volontarisme. Sarkozy s’amusa à l’opposer à Hollande, à Jospin ou aux contradictions de ses partisans. Il utilisa la stratégie du contre et du contournement  opposée à celle de l’affirmation et de l’énonciation. Et gagna sans doute un léger avantage (mais les sondages le donnaient déjà imbattable)

Ce fut plutôt eux egos, deux pragmatismes, mais pas deux charismes ou deux «projets de société» ou deux systèmes de valeurs ostensiblement opposés.



LE MESSAGE ET LA RELATION

Mais les duels télévisés sont un genre hybride qui ne se réduit pas à un festival de bonnes répliques. Il faut à la fois y affirmer son autorité, paraître humain et « proche des gens » et démolir son adversaire sans avoir l’air d’être le méchant.

 C’est souvent un duel où celui qui dégaine le premier perd : apparaître comme agressif est l’attitude plus anti-télévisuelle qui soit. Mc Luhan l’avait déjà remarqué : il ne faut pas chauffer face au médium froid qu’est la TV.


Dans un duel mémorable de 1986 Fabius, alors Premier ministre, tenta d’énerver le chef de l’opposition d’alors, un certain Jacques Chirac. À l ‘époque on disait aussi qu’il faisait peur, qu’il avait un tempérament bonapartiste pour ne pas dire fascisant et autoritaire, qu’il serait la première victime de ses nerfs. Au total, ce fut Laurent Fabius qui s’attira une réplique fameuse de Chirac sur le « roquet » qui tentait de lui faire perdre son calme.



En 2007 les adversaires ont rejoué la stratégie de « Bisque, bisque, rage… c’est toi qui m’attaques… ». On se souvient de la réplique de Sarkozy reprochant à Royal son énervement indigne d'une présidente et de la réplique de celle-ci sur les colères saines et nobles qu'il fallait distinguer des énervements.


On peut parier sans trop de mal que Hollande le rassembleur cherchera à enfoncer le clou de "l'homme qui divise les Français" et de l'agité, tandis que Sarkozy se fera volontiers questionneur pour souligner les contradictions de son adversaire. Pas très difficile de pronostiquer qui jouera l'offensive et qui jouera le contre. Et quelques thèmes faciles : l'expérience et l'ouverture au monde, contre l'archaïsme et l'inexpérience...


Finalement un duel de ce type a plusieurs dimensions

-    L’une est purement verbale. La recherche de la phrase qui sera à la fois pédagogique, persuasive et irréfutable y tient une grande part. De ce point de vue, les techniques modernes n’ont rien inventé sur la vieille rhétorique et ses catégories.

Notamment l’idée que l’orateur doit agir à la fois dans le registre du logos (cohérence de l’enchaînement des raisons pour amener à une certaine conclusion) du pathos (la séduction, l’émotion, les affects que l’on met en branle chez l’auditeur) et enfin l’éthos (le prestige des grands principes dont on se réclame). L’éristique, art de la controverse datant des Grecs énumérait déjà des techniques parfaitement réadaptables dont le célèbre art d’énerver son adversaire en lui disant de ne pas s’énerver, ou celui de lui asséner « tout le monde pense que…, pourquoi dites-vous le contraire ? »

-    Mais ce duel n’est pas seulement un échange de mots : il y a aussi des corps et des images qui s’affrontent dans un espace précis et suivant une dramaturgie précise. Le langage du corps et de la distance peut y jouer un rôle énorme. Que l’on se souvienne, par exemple, de Mitterrand en 1981, bien calé dans son fauteuil, souverain, marquant par sa façon de se tourner vers les journalistes combien il avait renvoyé Giscard à la périphérie. Il ne serait pas inintéressant de le comparer au corps tassé d’un Sarkozy, lors du duel contre Royak, qui jusque dans ses mimiques évoquait le joueur qui attend la balle à renvoyer juste au-dessus du filet. Certains diront : un petit garçon tassé vers qui avançait sans cesse une mère grondeuse et moralisatrice.

-    Enfin et surtout, il s’agit de mettre en jeu des valeurs et croyances profondément enracinées. La thématique de la « brutalité » ou, en sens inverse, le discours sarkozyen sur la « fin des tabous » sur la fatalité des contraintes de la crises ou sur l'archaïsme ont des exemples de la façon dont un candidat reprend ou non un courant.


SCÉNOGRAPHIES

Dernier élément à surveiller : le décor et la scénographie.

En 1981, face à un Giscard qui aurait fait n'importe quoi pour avoir "son" débat (à défaut de deux ou trois), Mitterrand imposa ses conditions avec un incroyable luxe de détails. Deux tables et non une, une distance imposée par rapport aux deux journalistes, l'éclairage, l'absence de plans de coupe et surtout - antitélévisuel au possible - le partage des plans entre deux rélisateurs qui se partageaient le temps et disaient à leur tour à un troisième réalisateur "neutre" : maintenant dut me fais un plan rapproché, maintenant je voudrais un plan amércain, etc.

La raison de toutes ces complications ? Mitterrand conseillé par Serge Moati voulait casser la stratégie de VGE (un face à face, des répliques rapides, un vrai match de tennis où il espérait être bon au filet) pour imposer une scénographie : Mitterrand déjà vainqueur parlait à trois interlocuteurs : deux journalistes et un sortant...
On vient de connaître les conditions du duel du 2 mai - durée, plateau, éclairage, température, diffusion... - négociées entre les équipes des deux candidats.

Mais surtout : une table de verre unique de 2m50 séparant les deux adversaires, 2 réalisateurs, un par candidat, codirigeant un troisième "neutre" Jérôme Revon. Pas de plans de coupe...
Devinez qui a imposé ces conditions dans la négociation ? Et devinez qui cela va favoriser...

"Gagner" un débat ne consiste pas seulement à multiplier les répliques de théâtre ou à pousser l'adversaire à la colère ou à l'embarras, mais à établir un rapport de dominance, et aussi à incarner un certain rapport de proximité, d'identification, etc; avec le téléspectateur.


Sarkozy, censé être un redoutable bretteur du verbe (encore que François Hollande ne manque pas d'ironie ou de réplique) n'est nullement assuré de l'emporter dans les autres domaines.





 


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