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Think tanks et intellectuels 3
L'expression "conseiller du Prince" s'est banalisée pour devenir la désignation un peu littéraire des experts - souvent des économistes - dont aiment s'entourer chefs d'État, ou de parti, voire les chefs d'entreprise. Leur rôle officiel est de donner des avis, de rendre des rapports ou de faire des suggestions. Ainsi, un magazine qualifiera volontiers ainsi un Alain Minc ou un Jacques Attali,dont on sait que les médias, les conseils d'administration et les gouvernants recueillent et financent les opinions. Le fait que le premier ait multiplié les prédictions démenties et le second les emprunts douteux ne change rien à ce statut.
Historiquement, l'expression renvoie à Machiavel et à son traité destiné précisément à éclairer un futur maître de l'Italie. Le Florentin décrit les mécanismes du pouvoir et les recettes pour l'accroître, certes en inventant des catégories assez générales pour que son génie nous parle encore aujourd'hui, mais il écrit surtout en vue de l'action. Il pense dans un rapport des moyens et des fins ce qui le distingue d'une autre figure, celle du philosophe. Le conseiller offre au souverain des avis à employer comme outils de puissance. Il ne dit pas ce qui est bon ou juste mais ce qui est efficace et nécessaire.
Cette figure née avec la modernité contraste à certains égards avec celle du philosophe inspirateur dont l'archétype est Platon. Le philosophe est censé porter un projet de Cité parfaite dont le tyran sera l'exécutant. La tentative de Platon en Sicile - comme inspirateurs du tyran Denys qui finit par l'exiler, puis de façon plus obscure comme mentor du "putschiste" Dion - est un échec célèbre et servit longtemps d'argument aux réalistes contre la tentation utopique. Le Sage dans l'ombre du Puissant se retrouve autant dans la tradition islamique (le vizir lettré) pendant des siècles. L'opposition entre le philosophe (monde des fins) et le conseiller (monde des moyens) est évidemment un peu caricaturale et, pendant des siècles, il les sages de cour se situent quelque part entre les deux modèles.

À cette typologie, il faut ajouter un troisième professionnel de l'influence intellectuelle : le prosélyte. Les courants religieux et philosophiques ont développé des méthodes de la conversion depuis au moins vingt-cinq siècles. Ce sont souvent des variantes de la rhétorique (convaincre d'une vérité préétablie). Elles supposent des processus d'intégration, visant à faire rentrer le nouveau converti dans la communauté des sages ou des tenants du vrai dieu. Le missionnaire, même s'il est très entraîné et peut être intellectuellement fort brillant, n'ajoute rien au message initial : il rend seulement plus désirable une révélation antérieure. Bref, il ne cherche pas, du moins, il oublie ses interrogations pour recruter.
Tout change avec ce qu'il est convenu d'appeler diffusion des Lumières ou avec les prémices de la révolution française.

Ainsi, dès le milieu du XVIII° siècle apparaissent les «sociétés de pensée», clubs, loges, associations plus ou moins savantes, salons où l’on se pique de philosophie ou de sciences. Les formes sont diverses : salons, académies, chambres de lecture, sociétés d’agriculture ou des sciences, loges. Elles s’inspirent du club anglais, rassemblent une bourgeoisie cultivée et raisonneuse, favorisent le succès de livres et d’auteurs, donnent l’habitude de la discussion sur les affaires du jour et de l’usage public de la raison.

Elles soutiennent un discours philosophique, par des "arguments et prédicants" et réalisent "l'union sans maîtres et sans dogmes" selon leur historien Augustin Cochin.. La société de pensée est d’abord une assemblée de libres esprits confrontant leurs réflexions : apolitique au départ, elle ne milite que pour la seule cause de la vérité. Mais celle-ci devient vite une «vérité socialisée». Ce Vrai, en principe découvert par le libre examen, est vite interprété comme la voix de la raison universelle, puis comme une volonté générale à laquelle se rallieront tous les membres de la communauté. Fixer et diffuser l’idée.

De telles associations apportent des avantages à leurs membres : au début, elles soutiennent leur réputation et célèbrent leurs écrits, elles leur rendent toutes sortes de services. Bientôt elles coordonnent leur action pour répandre l’idéal, dont elles réclameront la réalisation concrète. Elles légitiment et elles condamnent. Elles tiennent un discours commun qui se retrouvera presque littéralement dans les cahiers de doléances.

On dirait aujourd'hui que ces sociétés «font l’agenda» du débat public. Ce qui a commencé par un consensus entre ses membres devient une stratégie de conquête tournée de l’opinion publique tout court.

Le dévouement à l’idéal est relayé par l’organisation des sociétés et loges jusqu’au seuil de 1789, puis apparaissent des sociétés révolutionnaires, filles des premières. C'est un projet d’amélioration de la société ou de l’humanité, imaginé par quelques uns, devenant au bout de la chaîne force historique active.

Le conseiller n'est influent qu'autant qu'il est proche de l'autorité, la société de pensée dans la mesure où elle agir sur l'opinion. La sagesse du premier lui est propre, celle de la seconde est le fruit du débat et de la confrontation au sein d'un espace public ébauché.
Ce sont de très lointains ancêtres de l'expert moderne, né, lui, de la conviction que la complexité des questions contemporaines demande de la spécialisation et du recul plutôt que de la sagesse au sens traditionnel. Mais ils éclairent l'émergence d'une figure très moderne.

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