huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Intelligence économique : du savoir à l'influence
Crise 2
La crise permanente

Entreprise et crise permanente
Tout ce qui précède vaut pour le monde de l'entreprise, exposé à la crise dans la mesure où il peut la subir :

- par contrecoup d'événements extérieurs (catastrophe naturelle, krach boursier, troubles dans un pays, prise d'otage...),

- du fait de son activité ordinaire (on a distribué un produit dangereux, il y a un accident dans une succursale),

- d'une action hostile (mise en cause ou révélation par une association, rumeur boursière).

L'acteur économique est confronté à une équation complexe : multiplication des risques, plus accélération, plus interdépendance des réseaux (informationnels, financiers, économiques), plus doute généralisé sur l'expertise qu'il fournit les dangers, plus médiatisation croissante des crises, plus politisation (mise en accusation du système, du Marché, du pouvoir de la techno-science), plus "norme zéro" (zéro défaut, zéro mort, zéro risque). Le solde est jévidemment redoutable.

L'entreprise s'est familiarisée avec des termes comme cellule, gestion ou communication de crise mais peine toujours à intégrer dans sa culture cette rencontre de l'incertitude et du désordre qu'est la crise. Si les entrepreneurs aiment lier la notion de gain à celle de risque, et se distinguent volontiers des gens "à l'abri", l'idée même de crise est peu conciliable avec la mentalité de gestion classique.

Les quatre éléments évoqués plus haut (dommage, contradiction, désordre et faute) font mauvais ménage avec les principes de l'activité économique :

- accroître les "utilités" (biens et services),

- instaurer les rapports pacifiques, le "doux commerce" cher à Montesquieu

- réguler par le Marché et la bonne gestion,

- ne connaître d'autre norme que la performance (sous réserve du respect de la Loi).

Le temps de l'entreprise est celui des "exercices" et des plans à moyen et long terme, il s'accorde mal avec l'urgence permanente de la crise, par nature un anti-management. En a-t-il toujours été ainsi ? Notre malheur, à nous contemporains, est-il si effroyable et si inédit ? Nos ancêtres médiévaux qui subissaient épidémies, famines et guerres ne connaissaient-ils pas la crise ? Ou plus près de nous, nos grands-parents pour qui la probabilité de mourir plus jeune (y compris à la guerre ou dans un accident) semblait infiniment plus élevée ?

 

La crise : une idée qui a une histoire

 

Étymologiquement la crise vient du mot grec signifiant changement brusque dans l'état d'un malade, le paroxysme de son mal (mais c'est peut-être l'annonce qu'il s'engage su la voie de la guérison). C'est aussi un concept juridique La Krisis met fin à la Krasis (la confusion) par un jugement qui sépare et indique une solution.

C'est un moment décisif d'un processus qui se réoriente pour le meilleur ou pour le pire. Pendant des siècles, le terme est réservé à des menaces exceptionnelles, à de grands enjeux politiques ou militaires exigeant des mesures de redressement énergique. On y range des tensions internationales (crise des Balkans, crise des missiles de Cuba). Ou encore le renversement d'un ordre qui semblait immuable : crise de civilisation, crise morale, crise de la culture ou de la conscience européenne, crise de la modernité, crise de la Raison...

C'est un concept économique crucial au XIX° siècle. La crise (avec ses sous-catégories financière, monétaire, bancaire, de l'emploi, de la production..)  et dont on se demande si elle est soumise à des cycles réguliers ? Est-ce le système capitaliste qui, comme le dit Marx, est condamné à aller de crise en crise jusqu'à l'avènement du socialisme et d'un ordre enfin rationnel ? Les économistes en débattent plus d'un siècle, tandis que le mot prend un sens plus trivial au cours du XX° siècle : crise du logement, crise du couple, crise du cinéma...

L'omniprésence de la crise s'imposer dans la décennie 70. Cela coïncide avec la fin des trente glorieuses et de toutes ses illusions : le PNB augmenterait à l'infini et avec lui le niveau de vie et le sort des nouvelles générations, la fin des inégalités était envisageable, l'État providence assurerait toujours davantage de sécurité, la Science améliorerait notre condition....

Cela coïncide aussi avec une première prise de conscience écologique. Dans les années 70, naît le slogan "croissance zéro" ou des "Limites de la croissance", titre d'un rapport du "club de Rome" de 1972

, réunissant des scientifiques, des hauts fonctionnaires et des industriels en une sorte de super think tank de l'époque. On explique alors qu'au rythme de l'époque, toutes les courbes, démographiques, de croissance économique, de pollution, de consommation de l'énergie, l'humanité va vers une catastrophe sans précédent. Ce diagnostic datant d'il y a bientôt quarante ans s'est largement révélé erroné, mais il faisait l'effet d'une bombe à l'époque, remettant radicalement en cause tout ce qui avait nourri la foi en l'avenir de l'après-guerre.

Une troisième composante que nous appellerons par commodité idéologique joue dans le même sens : remise en cause des grands récits du Progrès, perte de foi dans les solutions politiques globales. Pour ne prendre qu'un exemple franco-français, toute une génération se souvient de l'émission de TV intitulée précisément "Vive la crise" en 1984 (qui oserait ce titre aujourd'hui ?). Présentée par Libération et Yves Montand, elle proposait un programme très pragmatique : renoncer aux certitudes d'antan, surtout socialistes, et bricoler au mieux pour aménager sa vie autant que le permet la grande machine économique hors contrôle.

Les trois dernières décennies du XX° siècle sont marquées par une série d'accidents, catastrophes, ou épidémies qui chaque fois semblent affecter d'un signe négatif tous les éléments autrefois connotés comme scientifiques, rassurants, utiles, modernes...

Ainsi, après la première grande marée noire, celle du Torey Canyon suivent celles de 1976 Olympic Bravery et Bohelen (île de Sein), de 1978 Amoco Cadiz, de 1989 Exxon Valdez : le pétrole, qui nourrit la croissance, peut saccager des milliers de kilomètres de côtes, et l'accident peut se reproduire malgré l'expérience

À Seveso en 1976, un nuage de Dioxine provoque une première panique, idem pour la fuite de la centrale atomique de Three Miles Island, trois ans plus tard. Aucun mort dans les deux cas, mais la peur de la chimie et de l'atome se réveillent. En 1984, à Bhopal en Inde, il y aura vraiment 3000 morts. En 1986, avec la navette Challenger, l'emblème même du progrès triomphant (la fusée, la navette, la conquête spatiale) s'autodétruit devant les télévisions du monde entier. En 1986, c'est Tchernobyl. En 1990, Affaire Perrier (on découvre du benzène dans les bouteilles de la célèbre eau gazeuse qui conquérait triomphalement le marché américain). Une erreur de quelques secondes et une mauvaise communication peuvent ruiner des années d'effort. Avec l'affaire de la vache folle, le public réalise la complexité de la chaîne d'interactions qui peut aboutir à une épidémie à retardement. Fin 1999, on attendait le bug de l'an 2000 qui ne se produit pas, mais le pays est paralysé par une bonne vieille tempête... Des techniques censées nous protéger comme l'amiante contre les incendies ou la transfusion sanguine (dans l'affaire du sang contaminé en 1991 où le Sida est propagé par les laboratoires eux-mêmes) créent un sentiment d'absurdité.


 Imprimer cette page